Arkoun

Mohammed Arkoun déconstruit les interprétations socio-politiques du texte sacré.

La genèse du Coran

Il y a urgence, ces temps-ci, à relire l’œuvre de Mohammed Arkoun, l’un des grands spécialistes contemporains de la pensée islamique, disparu en 2010. Pendant quarante ans, ce philosophe et historien a parcouru les territoires du Coran, reprenant à frais nouveaux la lecture du texte sacré. Nourri de sciences humaines, autant du structuralisme des années 70 que de la linguistique ou de l’anthropologie historique, il s’est livré à une archéologie du savoir à la manière de Michel Foucault, déconstruisant ce qu’il appelait «l’esprit d’orthodoxie» de l’islam. Grâce à ces outils, Mohammed Arkoun a retiré, une à une, les couches sédimentaires recouvrant et cachant ce qu’il estime être le «sens»initial des premières années de la «révélation» islamique, le processus de construction de ce qu’il a nommé la «raison islamique» (terme qu’il préférait à celui d’islam), c’est-à-dire un peu grossièrement l’univers culturel, politique et religieux du monde arabo-musulman.

Enjeux.

Au fil des siècles, principalement jusqu’au XIIIe, ces couches sédimentaires ont «fabriqué» la norme islamique (la fameuse charia, entre autres, c’est-à-dire une conduite, une orthopraxie très stricte). Cette norme est revendiquée à cor et à cri par les mouvements musulmans fondamentalistes actuels qui se posent en défenseurs ultimes de l’orthodoxie. Elle inspire aussi l’organisation Etat islamique qui, à partir du corpus de l’exégèse musulmane classique, construit son idéologie politico-religieuse meurtrière. C’est dire les enjeux de la pensée de Mohammed Arkoun, en panne d’héritiers (à quelques rares exceptions près, comme l’islamologue Rachid Benzine).

Publié une première fois en 1982,Lectures du Coran a été remanié et augmenté par le chercheur lui-même au cours des dernières années de sa vie. Cette nouvelle version constitue une excellente porte d’entrée dans son univers. D’une lecture intellectuellement exigeante, ce recueil d’articles n’en est pas moins passionnant. Il y a avant tout le bonheur de suivre le cheminement et la créativité d’une pensée, celle d’Arkoun, en construction permanente. Parce que, sans doute, elle a toujours été confrontée à des questions brûlantes d’actualité.

Pessimisme.

Au cœur de la problématique du fondamentalisme religieux (qui peut aller, on le voit aujourd’hui, jusqu’au meurtre), il y a cette question cruciale et centrale de la lecture et de l’appropriation des textes sacrés. Cela vaut d’ailleurs autant pour l’islam que pour d’autres religions. Mohammed Arkoun avait bien évidemment conscience de ces enjeux. A la fin de sa vie, il faisait même montre d’un certain pessimisme. «Je me sens gagné par un scepticisme grandissant quant à la possibilité de modifier des modes d’intelligibilité trop enracinés dans les esprits et trop liés aussi à des positions de pouvoir doctrinal et/ou politique dans nos sociétés contemporaines», écrivait-il.

Très marqué par la pensée de Paul Ricœur, Arkoun conçoit le texte coranique d’abord comme un récit. Pas à pas, il en démonte les ressorts puissants, comme dans l’analyse qu’il fait de la célèbre sourate 18 dite de «la caverne». C’est à partir de là, de cette mécanique mise au jour, confrontée à l’anthropologie historique, qu’il subvertit «l’esprit d’orthodoxie». En quelques pages lumineuses, il aborde l’épineuse question des rapports entre religion et politique dans l’islam, démontant à la fois les clichés des fondamentalistes musulmans et des orientalistes occidentaux. Bref, une lecture salutaire pour éviter autant l’ornière que l’inutilité de certaines polémiques et instrumentalisations, nourries de l’ignorance.

Bernadette Sauvaget

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