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« LA LAÏCITÉ DEVANT LE FAIT RELIGIEUX » par Mohammed ARKOUN

Quand vous allez en Indonésie et que vous dites « il y a 200 millions ou plus d’Indonésiens
qui sont musulmans », en réalité vous dites que l’Indonésie parle plus de 300 langues. Ce qui
veut dire 300 cultures, ce qui veut dire des mémoires collectives encore plus nombreuses.
Tout cela s’exprime en tant que réalités indonésiennes mais aussi à travers la présence d’un
Islam qui a pris beaucoup de ces cultures et qui a donné à ces cultures, pour ne citer qu’un
exemple.

Il faut donc sortir de cette perception si étroite du religieux qui entraîne une étroitesse de la
laïcité qui s’en tient à regarder ce qui passe à l’école avec le voile islamique et avec ce que
demandent les hommes qui ne laissent pas leur femme se découvrir devant un médecin.
C’est la ritualisation de l’Islam et celle-ci est liée à une demande identitaire effrénée. Je n’ai
pas le temps d’expliquer la genèse de cette demande identitaire. Quand je dis « la demande
identitaire », je suis renvoyé, encore une fois, à l’étude des cultures, à l’étude de la
dialectique sociale où se trouvent entraînées les expressions de l’Islam dans les différents
pays européens, à la dialectique sociale et politique générée dans les sociétés postcoloniales
par une violence exercée sur la religion.

Les états dits musulmans ont exercé une violence politique, déjà à la base dans leur société,
pour dénaturer la fonction propre à toute religion qui est essentiellement une fonction
politique et pour découvrir que l’Islam, quoi qu’on raconte et dise à son sujet, a connu une
période de l’histoire où des penseurs se sont battus pour adopter, vis-à-vis du Coran lui-
même, une position que je qualifierais de scientifique et d’intellectuelle critique. Cela, il faut
le comprendre pour justement enrichir le débat. Je suis obligé brièvement de vous rappeler
une page d’histoire qui a eu lieu en 813 (c’est ce qu’on appelle le Haut Moyen-âge) et puis en 848.

Ce mouvement mutazilite s’est emparé de la question coranique et non pas comme nous
nous en emparons aujourd’hui pour aller lire un seul verset qui concerne le voile dans le
Coran car il n’y en a qu’un seul, pas plus. Nous instrumentalisons ce seul verset totalement
décontextualisé à l’intérieur même du discours coranique, nous le lisons tel quel, nous en
faisons une norme absolue et déclenchons toute cette histoire que nous vivons et qui, à
mes yeux d’historien des idées et de la pensée et à mes yeux de sociologue, apparaît
totalement dérisoire. Ce mouvement de penseurs a mis en discussion une position à l’égard
du discours coranique disant que ce texte, tel qu’il est recueilli et mis par écrit dans un
volume que nous tenons dans nos mains, c’est ce qu’on appelle le « Coran créé », c’est-à dire
qu’il appartient à l’histoire, il appartient aux hommes. Ce sont les hommes qui ont fait
tout ce travail pour collecter, pour faire un volume, etc. C’est la partie créée du Coran. Et
puis il y a la partie « parole de Dieu » qui a son statut différencié de cette partie créée et qui
appartient à l’histoire.

Si nous avions conservé cette attitude vis-à-vis de cette partie du Coran créée, nous ne
serions pas tombés dans les excès idéologiques d’aujourd’hui. Il n’y a pas que les
théologiens, il faut ajouter à cela le rôle qu’a joué la philosophie, le corpus aristotélicien
pour les Musulmans, comme pour les Juifs et comme pour les Chrétiens. C’est avec le
corpus aristotélicien que les Musulmans ont lu le Coran, comme St Thomas d’Aquin a lu les
Evangiles avec le corpus aristotélicien, de même que les Juifs ont lu leur bible hébraïque
avec le corpus aristotélicien. C’est un moment de l’histoire. Je ne vous fais pas ce rappel
pour vous dire « l’Islam est grand, est ceci ou cela », pas du tout ! Je vise quelque chose de
plus important, cette page d’histoire que j’ai personnellement décrite dans ma thèse de
doctorat que j’ai appelée « l’humanisme arabe au 10e siècle ».

#Mohammed_ARKOUN extrait de « LA LAÏCITÉ DEVANT LE FAIT RELIGIEUX »

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