Algérie

Hirak et virus par Mohamed Benchicou

Il y a comme ça, des controverses qui s’invitent dans chaque révolution, souvent pour l’enrichir, parfois pour l’affaiblir et celle du 22 février n’aura, finalement, pas échappé à la mauvaise règle. Faut-t-il continuer à manifester malgré la menace du coronavirus ? Ce que ni le défunt généralissime Gaid Salah, ni la bande à Bouteflika, ni les hordes policières ni même l’appareil de l’État, le ramadan ou l’été n’ont pu provoquer au sein du mouvement populaire, le virus venu de Chine est en voie de le réaliser : diviser le hirak. Contrairement à ce que laissent croire ses dehors anodins, le débat est des plus sérieux et des plus singuliers. Il n’oppose pas deux théories de la révolution, ni encore moins deux obédiences ; il oppose deux façons
d’aimer l’Algérie. Deux façons de la protéger. Les uns redoutent qu’elle ne soit oubliée, qu’elle ne s’égare dans la piètre mémoire des hommes; les autres craignent qu’elle s’expose au virus et que le Hirak soit accusé d’infanticide. Aucun des deux camps ne postule au monopole de la bravoure. À mon sens, les deux sont habités par une peur terrible : pour les premiers, la peur du champ de bataille vidé de ses combattants, la peur de perdre le terrain conquis, de retomber dans l’ordre ancien; pour les seconds, la peur, violente et sourde, de perdre des vies humaines et d’exposer le mouvement aux opportunistes si habiles dans l’art d’accabler et de travestir. Les deux pensent avec leur cœur : comment abandonner son enfant au silence fatidique ou, pour les autres, au Coronavirus ? Il y a comme une approche maternelle envers le hirak, comme un attachement libidineux, il n’est plus seulement mouvement populaire, il est « notre chose » notre après-midi d’espérance, le dernier rituel du mécontent, l’instant où l’on libère à la face des gouvernants toutes les vérités qu’on a étouffées. C’est, en tout cas la question qu’il me semble entendre sortir des poitrines de toutes ces mères, depuis une année …Treize mois à apprendre à crier, à conspuer, à affronter la police du pouvoir, à hurler leurs désespoirs, mères d’Algérie aussi féroces dans la haine que dans l’amour, treize mois à pleurer le temps perdu, à batailler contre l’époque, la tête bourdonnant à jamais du bruit insupportable de la souffrance humaine et des hurlements d’espoir
Rien n’est plus puissant que la peine ou la détermination d’une mère. Qui n’a pas vu souffrir les mères, les mères des victimes du terrorisme, les mères de disparus ou celles qui arpentent les rues de nos villes chaque vendredi que Dieu fait, ne peut pas comprendre ce qu’il y a d’insupportable dans la douleur d’une mère ni d’inébranlable dans sa détermination. Non, le Hirak ne se résume pas aux seules manifestations du vendredi. Si tel était le cas, le régime ne se serait pas résigné à lui tendre la main. Après tout, comme l’a dit un responsable,  » si ça leur chante de sortir les vendredi après-midi… » Non et fort heureusement, le hirak est bien plus que cela. Le Hirak est un éveil, une prise de conscience populaire, une découverte par le peuple de sa propre force. Les manifestations peuvent s’arrêter des mois, il n’y a aucun dommage à redouter : Le hirak est dans les têtes, dans les cœurs. Dans les tripes. Le peuple a ouvert définitivement, les yeux sa condition, sur la vraie nature du pouvoir. C’est sans précédent depuis l’indépendance.
du pouvoir, sur ses roublardises… Pour la première fois depuis l’indépendance, il sait ce qu’il veut et où aller.
Alors pourquoi courir le risque inutile de rendre le hirak responsable de catastrophes humaines, lui qui a si brillamment gagné ses galons dans des moments terribles, déterminants et inoubliables, gravés sur la chair et sur les mémoires, des jours que l’histoire retiendra comme l’incroyable prix qu’il a fallu aux Algériens payer pour passer de la condition de peuple asservi à celui de société citoyenne régie par un Etat de droit, moderne et garant des libertés, de la modernité et de la démocratie.
Le Hirak est une longue route. Il la traversera à son rythme jusqu’à arriver au but final. Ne donnons pas de lui l’image d’une coterie insensible aux drames humains. La menace du virus est tellement réelle…
Le hirak est en chacun de nous. Pas la peine de se stresser ou de le compromettre. Les rassemblements ne sont pas indispensables en ces temps de risque épidémiologique. Les Algériens n’ont plus rien à prouver. Et nous avons besoin de chaque manifestant.

Mohamed Benchikou le 16 mars 2020

Tags
Afficher plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer