Philosophie

Généalogie de la “politique post-vérité”

Cette notion est devenue, depuis le Brexit et l’élection de Donald Trump, un véritable phénomène. Mais en quoi se distingue-t-elle du mensonge ? Réponses inspirées par celui qui a forgé ce concept, Steve Tesich, l’auteur du best-seller “Karoo”.

C’est la nouvelle notion du lexique politique.

Discutée depuis le Brexit britannique et l’élection de Donald Trump par tous les analystes, promue « Mot de l’année 2016 » par l’Oxford Dictionnary, la post-truth politics (« politique de la post-vérité »)désigne un phénomène à l’œuvre dans l’ensemble des nations contemporaines, démocratiques ou autoritaires. Soit l’idée que, à l’heure où les peuples se sentent « lâchés » par les élites et où, dans le même temps, les nouveaux médias permettent à tous de s’exprimer, l’exigence de vérité en politique, entendue comme l’adéquation du discours à la réalité, passe au second plan par rapport aux passions et aux croyances.

Si, dès le lendemain du référendum sur le Brexit, le leader souverainiste Nigel Farage pouvait affirmer que sa promesse de récupérer 450 millions d’euros envoyés chaque semaine pour le budget de l’Union européenne était « une erreur faite par [son]camp », sans que cela ne choque ses supporters, c’est que ces mensonges avaient une fonction politique : celle d’exprimer le ras-le-bol d’une partie des classes populaires vis-à-vis des élites pro-européennes. Si Trump peut prétendre que le certificat de naissance de Barack Obama est faux, puis démentir ce mensonge sans provoquer de scandale, c’est que ces contre-vérités permettent de laisser libre cours à la haine raciale d’une partie de son électorat. Comme l’écrit l’Oxford Dictionnary, la post-truth politics, c’est le moment où « les faits objectifs ont moins d’influence dans la formation de l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles ».

« La politique post-vérité relève d’un contrat entre le peuple et ses dirigeants. Un contrat d’indifférence à la vérité »

Cependant, qu’est-ce qui distingue cette politique affranchie de la vérité de la politique du mensonge propre aux régimes totalitaires d’hier ? Pour le comprendre, le plus simple est de revenir à la généalogie de ce concept. C’est en janvier 1992 que la notion est apparue dans un texte signé par Steve Tesich(1942-1996). Fils d’un dissident yougoslave qui avait fui le régime de Tito pour la Grande-Bretagne, puis les États-Unis, Tesich est un écrivain talentueux, comme en témoignent son oscar du meilleur scénario original pour La Bande des quatre (1979) et son livre Karoo (Monsieur Toussaint Louverture), succès d’édition en France en 2012. Au lendemain de la Guerre du Golfe de 1991, il publie un pamphlet, « The Wimping of America » (« la déroute de l’Amérique »), où il revient sur trente ans de mensonges aux États-Unis. Depuis le Watergate, le peuple américain en serait venu, selon Tesich, à nourrir une phobie de la vérité, désormais associée aux mauvaises nouvelles. « Nous attendions dorénavant de notre gouvernement qu’il nous protège de la vérité. » Ce que les équipes de Reagan, puis de Bush junior ont très bien compris (Irangate ou intervention en Irak de 2003).

Pour Tesich, la première intervention militaire américaine dans le Golfe signe un pacte tragique entre les dirigeants et leur opinion publique. « Leur message est le suivant : nous vous donnons une victoire glorieuse, nous vous rendons votre estime de vous-mêmes… maintenant, voilà la vérité. Qu’est-ce que vous préférez ? » Comme s’il fallait choisir entre l’estime de soi et la vérité. Dans sa conclusion, cinglante, Tesich formule le nouveau rapport à la vérité qui se noue : « Tous les dictateurs jusqu’à ce jour ont travaillé à supprimer la vérité. Nous, par notre action, affirmons que ce n’est plus nécessaire, nous avons acquis un mécanisme spirituel qui peut priver la vérité de toute importante. En tant que peuple libre, nous avons décidé librement que nous voulions vivre dans un monde d’après la vérité. Dans ce monde, nous sommes dorénavant privés de critères par lesquels nous pouvons évaluer les choses, de sorte que nous choisissons de voir la vertu dans la banalité. C’est tellement nul que c’est bien. Nous appliquons cette philosophie à tous les aspects de notre vie. »Bien qu’il s’inspire du 1984 d’Orwell, Tesich ne confond pas la politique post-vérité avec celle du mensonge totalitaire qu’un pouvoir impose à sa population. La politique post-vérité relève d’un contrat entre le peuple et ses dirigeants. Un contrat d’indifférence à la vérité. Qui recèle, et tel serait sans doute la leçon de Tesich, des menaces différentes mais aussi lourdes que celles des mensonges totalitaires. Elles sont autres, et il faut les combattre autrement.

Par MARTIN LEGROS

Source Philosophie Magazine

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