Philosophie

AINSI PARLENT LES PHILOSOPHES par Roger-Pol Droit

« Terminologie philosophique », de Theodor Adorno : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit

Scruter l’étrange nature propre de ce qui est une « discipline sans l’être » conduit le philosophe allemand à retracer le mouvement de son histoire.

Le philosophe allemand Theodor Adorno, à Francfort, en 1968. 
« Terminologie philosophique I et II » (Philosophische Terminologie I und II), de Theodor W. Adorno, édité par Henri Lonitz, traduit de l’allemand par Marc de Launay, Klincksieck, « Critique de la politique », 638 p.
AINSI PARLENT LES PHILOSOPHES
La philosophie emploie des termes particuliers. Tout le monde le sait. D’Aristophane à nos jours, on raille souvent ce vocabulaire, comme s’il s’agissait d’un travers ridicule. Ou bien, à l’inverse, on peaufine dictionnaires, lexiques et glossaires, pour bien clarifier les définitions de chaque vocable. C’est là que les ennuis commencent. Car il n’est pas possible de définir, une fois pour toutes, « conscience » ou « monde », « idéal » ou « réel ». Pourquoi donc ? Physiciens, chimistes ou biologistes s’entendent sur les concepts de base de leurs disciplines. Il peut sembler légitime d’en attendre autant des philosophes, voire de l’exiger.
Pareille attente repose sur un malentendu. En effet, la « fiabilité de la définition, comprise comme ce qui serait établi noir sur blanc et qu’on pourrait tranquillement faire sien, ne vaut pas pour la philosophie ». Cette dernière interroge continûment les définitions, au lieu de tabler sur elles. Elle n’avance qu’en critiquant ce qu’on croit établi. Elle demeure à construire plutôt qu’à apprendre, à pratiquer plutôt qu’à thésauriser. Bref, elle constitue « vraiment le contraire d’un affairement de fonctionnaires de la pensée ». Tels sont les points de départ de Theodor Adorno (1903-1969) dans Terminologie philosophique, remarquable cours-fleuve dispensé à Francfort de mai 1962 à février 1963.
Un savoir qui n’en est pas un
S’interroger sur les termes utilisés par la philosophie conduit Adorno à scruter l’étrange nature propre de ce qui est une « discipline sans l’être », un déconcertant savoir qui n’en est pas un, et à retracer le mouvement de son histoire. Les 46 leçons de ces deux semestres entrelacent ainsi, sans discontinuer, l’analyse de la singularité de cette démarche et celle de l’histoire des problématiques. Les changements de termes ou l’évolution de leur sens fournissent sa trame à la marche de la philosophie. Le maître fait preuve d’une familiarité profonde avec Platon et Aristote, Kant et Hegel, Nietzsche et Marx. Chemin faisant, il poursuit l’élaboration de sa propre pensée. Il travaille en effet, dans ces cours, des matériaux qui vont servir à Dialectique négative. Ce livre majeur, qui paraît en allemand peu après, en 1966 (Payot, 1978), est devenu une référence importante des débats contemporains.
Parce que ce sont des cours – enregistrés, transcrits, traduits en français avec vivacité par Marc de Launay –, ces centaines de pages n’ont rien de raide. Adorno interpelle ses étudiants, improvise, digresse, retourne en arrière ou change de tonalité, avec une souveraine aisance. A loisir, on méditera sur ce qu’était « le niveau » dans cet ancien monde – juste soixante ans –, sans oublier pour autant le fil directeur des propos tenus : la spécificité de la parole philosophique et ce qu’elle fait des mots au fil de son histoire.
Car les philosophes partent souvent du langage de tous les jours. « Idéaliste » et « réaliste », par exemple, possèdent un sens banal dans les conversations courantes. La philosophie dévie cet usage, le différencie des emplois quotidiens. Elle construit des concepts, trouve les moyens d’exprimer leurs subtilités. Au risque, parfois, de prendre des querelles de mots pour des conflits entre mondes. Pour sa part, la pensée dialectique d’Adorno s’efforce de n’oublier ni les concepts ni le monde, de les tenir ensemble et de garder vive la tension entre eux, pour avancer.
Par Roger-Pol Droit In Le Monde du 11 mars 2022
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