IslamS

Eric Geoffroy « Le message originel de l’islam possède une indéniable dimension féministe »

Dans son dernier livre, l’islamologue Eric Geoffroy appelle la religion musulmane à redonner aux femmes la place qu’elles occupaient à ses débuts.

Les femmes sont-elles l’avenir de l’islam ? Bien qu’il soit souvent perçu comme patriarcal, le Dieu des musulmans présente une incontestable part féminine, montre le professeur Eric Geoffroy dans son ouvrage Allah au féminin, qui vient d’être publié chez Albin Michel.

Multipliant les exemples de femmes savantes ou de saintes musulmanes que l’histoire a peu à peu occultées, le spécialiste du soufisme invite l’islam à renouer avec sa vocation d’ouverture à l’universel, favorisée par l’émergence actuelle de figures féminines charismatiques revendiquant les titres d’imame ou de guide spirituelle. Un mouvement « irréversible » en dépit des résistances des courants fondamentalistes, estime Eric Geoffroy.

Alors que l’islam est souvent perçu, à tort ou à raison, comme une religion fortement patriarcale, votre dernier livre est intitulé Allah au féminin. N’est-ce pas un peu provocateur ?

Ce titre a été choisi par mon éditeur, Albin Michel. J’aurais pour ma part souhaité ajouter le sous-titre en couverture : « Le Féminin et la femme dans la tradition soufie ». Cependant, intituler ce livre Allah au féminin fait sens, parce qu’entre les textes fondateurs de l’islam (Coran et Sunna du Prophète), et ce qui est vécu par la plupart des musulmans, il y a parfois d’énormes contradictions. Cela n’est d’ailleurs pas spécifique à l’islam. Contrairement à une idée reçue, le Coran affirme l’égalité ontologique et spirituelle des deux sexes. Si, dans les premières sourates, Allah s’adresse souvent aux « humains » en général, le long verset 35, dans la sourate 33, énonce toute une typologie spirituelle en mentionnant à chaque fois les deux sexes pour mettre en avant leur égalité : « … les hommes pieux et les femmes pieuses, les hommes sincères et les femmes sincères… » Malheureusement, les interprètes de la religion – principalement des hommes – ont estompé cet enseignement.

Dans les religions monothéistes, Dieu est appréhendé au masculin. Le féminin ne réapparaît souvent que par la petite porte, à travers certains personnages, telle Marie dans le christianisme. Comment conjuguer Dieu au féminin en islam ?

La grammaire arabe est particulièrement éclairante sur ce point. Dans le Coran, Dieu parle de lui en utilisant trois pronoms : le « Je », qui n’est pas sexué ; le « Nous », un pluriel non sexué ; et le « Il », troisième personne du masculin singulier, en effet, mais qu’il faut percevoir comme un genre neutre. En outre, chaque sourate du Coran s’ouvre par la formule « Au Nom de Dieu le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux », « Bismillah al-Rahman al-Rahîm ». Or, la racine sémitique RHM désigne l’utérus, la matrice féminine. Ainsi Dieu est-il présenté à chaque ouverture du texte sous un aspect maternant, et donc miséricordieux. Le verset 156 de la sourate 7, quant à lui, nous dit : « Ma miséricorde [autrement dit, Ma matrice] enveloppe toute chose ». Une parole du Prophète va d’ailleurs dans ce sens. Observant une femme en train d’allaiter son enfant, il dit à ses compagnons : « Au jour du jugement, Dieu sera plus miséricordieux avec vous que ne l’est cette mère avec son enfant », faisant ainsi l’analogie entre le Dieu de l’islam et la bienveillance maternelle. Cet aspect a été particulièrement développé dans la tradition soufie, voie mystique de l’islam, en particulier chez Ibn Arabi (XIIIe siècle). Il va par exemple jusqu’à affirmer que la manifestation de Dieu la plus accomplie sur terre est la femme.

A contre-courant des idées reçues, l’islam présente-t-il des facettes féministes ?

Oui, le message originel de l’islam possède une indéniable dimension féministe, et c’est ce que s’attachent à démontrer les personnes – hommes et femmes – qui se revendiquent du féminisme islamique. Elles mettent en avant, notamment, les erreurs d’interprétation à propos du verset 1 de la sourate 4 (« Les femmes ») : « Ô humains, protégez-vous en votre Seigneur qui vous a créés d’une âme [nafs] unique et a créé à partir d’elle son conjoint [zawj] ». Comme dans la traduction française, le terme nafs est de genre féminin en arabe, et zawj de genre masculin. La plupart des commentateurs – et traducteurs – affirment que « l’âme » serait Adam, et le « conjoint » Eve. Or, le verset nous dit au contraire que c’est le féminin qui a été créé en premier et que de lui procède le masculin. Comme y insiste Ibn Arabi, Dieu donne à chaque terme une fonction précise dans le Coran, souvent de façon allusive

« IL Y A EU DES MILLIERS DE FEMMES SAINTES, DE FEMMES SAVANTES, QUI ENSEIGNAIENT AUX HOMMES, MAIS CELA A ÉTÉ OCCULTÉ »

Concrètement, quelle place occupaient les femmes dans les premiers temps de l’islam ?

Aïcha, la femme préférée du Prophète, a enseigné aux hommes pendant plusieurs décennies. Et Mahomet a dit à son sujet : « Prenez la moitié de votre religion de cette petite rousse ! » – ce qui montre au passage qu’elle ne portait pas la burqa. Une autre de ses femmes, Hafsa, a conservé les feuillets originels du Coran, avant que le troisième calife, Othman, ne donne l’ordre de rassembler les diverses copies du livre pour en faire une vulgate unique. Le Prophète avait désigné une femme, Oum Waraqa, pour diriger la prière, dans un quartier de Médine, devant un public composé d’hommes et de femmes – des recherches sont en cours pour plus de précisions. Même le savant Ibn Taymiyya (m. 1328), souvent perçu comme l’affreux mentor des wahhabites, a reconnu l’autorité scientifique de Fatima Bint Abbas, par exemple. Il y a eu des milliers de femmes saintes, de femmes savantes, qui enseignaient aux hommes, mais cela a été occulté. C’est pourquoi la plupart des musulmans contemporains tombent des nues quand on leur dit que des femmes ont été mufties ou imames…

Quand a commencé la dégradation de la condition des femmes en contexte musulman, et comment l’expliquer ?

Dès le XIIe siècle, Averroès, le philosophe andalou, constate que la condition de la femme s’est dégradée. Au-delà, on observe un effondrement de la culture islamique au XVe siècle, au sens où, à cette période, beaucoup de sociétés musulmanes oublient les fondamentaux de l’islam pour céder à la pression de la coutume locale. Cela se voit clairement dans la mise à l’écart de la femme.

« IL N’EST PAS TOUJOURS ÉVIDENT D’ATTEINDRE CETTE OUVERTURE À L’UNIVERSEL, QUI EST LE MESSAGE PREMIER DE L’ISLAM »

A l’heure actuelle, le soufisme est perçu comme le courant de l’islam le plus favorable aux femmes. Pourtant, il n’a pas échappé au machisme. N’a-t-on pas tendance, en Europe, à idéaliser le soufisme ?

Tout groupe humain, « soufi » ou non, est susceptible de reproduire les schémas culturels hérités. Pourtant, le soufisme est censé déconditionner l’individu, et créer un espace de liberté intérieur par rapport à la pression politique, sociale… Mais il n’est pas toujours évident d’atteindre cette ouverture à l’universel, qui est le message premier de l’islam. Néanmoins, c’est au sein des milieux soufis que des femmes apparaissent de plus en plus, comme imames, telle la Danoise Sherin Khankan, ou comme guides spirituelles (cheikhas). Cela a lieu plus particulièrement en Occident, parce qu’il s’y trouve assez d’espace de liberté pour l’expérimentation. Dans la plupart des pays dits musulmans, une chape de plomb demeure.

Justement, trois Françaises revendiquent le statut d’imame. Deux d’entre elles, Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay, se sont converties à l’islam. Cette religion n’est-elle pas conduite à se renouveler par sa fréquentation d’autres cultures ?

Bien sûr, mais c’est ce qui s’est toujours passé ! Pourquoi la religion musulmane s’est-elle répandue aussi vite ? Parce qu’il y avait, dans les premiers siècles, une curiosité envers toutes les cultures et religions. Les musulmans ont alors absorbé la philosophie grecque, la pensée iranienne ancienne, le génie de l’Inde, etc., sans aucun complexe. Ils étaient dans cette ouverture à l’universel. Affirmant le pluralisme religieux notamment, le Coran (5, 48) dit en substance que, s’Il l’avait voulu, Dieu aurait fait des humains une seule communauté, mais Il a donné à chaque groupe sa propre voie. De tels versets ont gêné maints oulémas, parce que l’islam, perçu comme la dernière religion de l’humanité, devait à leurs yeux apporter la cerise sur le gâteau.

Comment ces femmes imames sont-elles perçues en dehors du soufisme, dans les milieux musulmans traditionnels ?

Les choses bougent. Bien sûr, dans les milieux des sciences islamiques normatives, c’est parfois difficile : les hommes veulent garder leurs pouvoirs. Mais avec Internet, les clercs de l’islam ont déjà perdu une grande partie de leurs prérogatives, pour le meilleur et pour le pire d’ailleurs. Bien au-delà de l’islam, le principe féminin revient en force pour contrebalancer un masculin hypertrophié et dévoyé, celui qui, à partir du XVIIe siècle, a produit les révolutions industrielles, puis le techno-scientisme amenant à la crise écologique que l’on sait, mais aussi le colonialisme, les divers fascismes…

« BIEN AU-DELÀ DE L’ISLAM, LE PRINCIPE FÉMININ REVIENT EN FORCE POUR CONTREBALANCER UN MASCULIN HYPERTROPHIÉ ET DÉVOYÉ »

Ces femmes leaders religieuses se revendiquent-elles « féministes » à proprement parler ?

En Turquie, la cheikha Nur Artiran, guide spirituelle au sein de la confrérie Mevlevi, exprime des réticences face au féminisme occidental, qu’elle juge ostracisant vis-à-vis des hommes. Elle estime que ce n’est pas parce que l’homme a exploité la femme pendant des siècles qu’elle doit en faire de même aujourd’hui. Elle pointe également le fait que les femmes doivent également faire leur autocritique car, selon elle, elles mettent trop en avant leur attrait sexuel au détriment de leur puissance spirituelle.

Cette présence féminine qui se développe y compris parmi les clercs ne risque-t-elle pas d’être réduite au silence par les courants plus conservateurs ?

Je pense qu’avec l’époque qui s’ouvre, certaines évolutions sont irréversibles. Lorsque Amina Wadud a dirigé la prière pour la première fois à New York, en 2005, il y a eu des résistances, des menaces – les mêmes que celles auxquelles l’imame Kahina Bahloul, en France, est actuellement confrontée. Pourtant, il y a maintenant de plus en plus de femmes dirigeant des prières mixtes. D’ailleurs, le problème n’est pas toujours du côté des hommes : certaines femmes ont été tellement conditionnées qu’elles refusent de prendre cette liberté.

In Le Monde, mai 2020

Propos recueillis par Virginie Larousse

Eric Geoffroy est islamologue à l’université de Strasbourg. Spécialiste du soufisme, il est président de l’association Conscience soufie et a publié une dizaine d’ouvrages, parmi lesquels Initiation au soufisme (Fayard, 2003) ; Le Soufisme. Voie intérieure de l’islam (2009, Points, « Sagesses ») et L’islam sera spirituel ou ne sera plus (Seuil, 2009, rééd. 2016). Son dernier livre : Allah au féminin (Albin Michel, 2020).

Tags
Afficher plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer