PolitiquePsychologie

Histoire d’une notion : l’hubris, l’ivresse de la démesure

Par Elisabeth Roudinesco
Ce délire d’orgueil et de toute-puissance naissant d’un pouvoir sans partage a pris, de nos jours, la signification d’un excès de narcissisme, qui n’a plus grand-chose à voir avec son sens mythologique originel et son issue nécessairement tragique.
Histoire d’une notion. L’hubris (ou hybris, traduit par « démesure »), est une notion qui, dans la Grèce antique, renvoie à des attitudes excessives : passion, orgueil, outrage, crime, transgression. Autant dire que ce terme s’oppose à tempérance et raison (logos). L’homme qui s’adonne à la démesure se condamne lui-même pour avoir défié les dieux. En conséquence, l’hubris est inséparable de Némésis, déesse de la vengeance, chargée de punir celui qui s’est livré à une telle ivresse, quelle qu’en soit la forme. Mais les choses ne sont pas si simples, puisque l’homme grec atteint de démesure est aussi la victime d’un destin – la moïra – qui impose à chacun de tenir sa place dans l’univers et de respecter sa part de bien et de mal, de fortune et d’infortune. Et l’on sait que rares sont les héros capables d’une telle sagesse, bien ennuyeuse. Autrement dit, l’hubris va de pair avec l’idée que l’histoire humaine – c’est-à-dire l’Histoire – est tragique, le sujet étant condamné à restreindre son hubris, sous peine de destruction, tout en étant inconscient de ce que l’Histoire fait de lui.
Œdipe, le roi de Thèbes, atteint de démesure après avoir vaincu la Sphynge, est le prototype du héros tragique, contraint de découvrir que, sans le savoir, il est une « souillure », qui a tué son père et épousé sa mère. Une fois la vérité révélée, il obéira à son destin (moïra) en se crevant les yeux (nemesis). Il deviendra la victime expiatoire – ou le remède (pharmakos) –, nécessaire à une purification de la cité. La démesure conduit donc à l’anéantissement de soi. Et l’on comprend pourquoi Freud s’est saisi de cette histoire pour relancer, au début du XXe siècle, l’idée que la condition humaine est tragique : chaque sujet est tributaire de son inconscient (le destin) et c’est de la prise de conscience de ce qui lui échappe que découle sa plus haute liberté. Freud a voulu penser les tragédies de son temps, en montrant que la pulsion de mort, force primaire (ubris), a pour antidote l’accès à la civilisation (logos et kultur) qui permet de la sublimer.
Amour démesuré de soi-même
En 1979, Raymond Aron a rappelé, lui aussi, à propos de Valéry Giscard d’Estaing, qu’un chef d’Etat a beau être intelligent et instruit, il échoue dès lors qu’il imagine pouvoir régler tous les conflits en oubliant que l’Histoire lui échappe : on peut donc être atteint d’hubris, autant en se livrant à la folie de la domination qu’à la conviction de pouvoir la régenter par une illusoire maîtrise rationnelle de toutes les situations. Autrement dit, pour prendre un exemple dans l’actualité, face à un dictateur (Vladimir Poutine), dont la logique paranoïaque est imparable parce qu’il se pense le sauveur d’une « sainte Russie », menacée par des nazis et des homosexuels occidentalisés, aucune négociation n’est possible. Cela veut dire que si l’on continue à lui parler, pour des raisons diplomatiques, encore faut-il ne pas être soi-même atteint d’un excès de narcissisme qui laisserait croire qu’on pourrait le ramener à la raison. Il ne peut rien entendre de cet ordre, puisqu’il vit dans un monde parallèle : celui d’héritier du tsar Nicolas Ier libérant Berlin en 1945.
Le narcissisme contemporain – en tant qu’amour démesuré de soi-même – est, à cet égard, une forme psychologisée de l’hubris dans les sociétés libérales et individualistes, où chacun croit en sa toute-puissance, sur les réseaux sociaux ou lors de l’élection présidentielle. Donald Trump en a été l’exemple le plus flagrant. Aussi bien la notion d’hubris est-elle utilisée par des psychologues ou des économistes adeptes de classifications aberrantes. Ils ont inventé un prétendu syndrome d’hubris pour désigner une pathologie propre à toutes les personnes exerçant un pouvoir important. Pêle-mêle : Tony Blair, Carlos Ghosn, Elon Musk, Emmanuel Macron, Bachar Al-Assad, etc. Sont alors logés à la même enseigne, dite « ubriiste », des dictateurs sanguinaires, des chefs politiques ordinaires, des patrons multimilliardaires, tous assignés à une même identité diabolisée. Une sorte de liste à la Georges Perec.
L’hubris a donc pris de nos jours la signification d’un excès de narcissisme, dit souvent « jupitérien », ce qui n’a plus grand-chose à voir avec la démesure au sens grec, laquelle allait de pair avec une conception héroïque et olympienne de l’exercice du pouvoir. Jupiter, dieu des Romains – lesquels divinisaient leurs empereurs – n’est d’ailleurs pas le Zeus grec, dieu de l’univers, qui ne suppose aucun concurrent humain. Atteint de démesure, le héros grec accepte l’anéantissement dont il est l’objet. Quant aux dictateurs modernes, ils n’ont pas conscience d’être soumis à un destin, car ils se prennent pour le destin. Jamais ils n’acceptent la sanction, jamais ils n’ont accès à l’idée du tragique de l’Histoire. Leur mort n’a rien d’héroïque, comme celle d’Achille : ils finissent dans leur lit (Staline), au fond d’un bunker (Hitler), pendus par la foule (Mussolini), assassinés (Saddam Hussein). Figés dans un temps immémorial et habités par des pathologies qui s’accentuent à mesure de la longévité de leur règne, ils sont terrifiés par la réalité. C’est bien pourquoi la bataille pour la civilisation démocratique, antidote contre tous les dangers de la démesure ultranationaliste, est devenue l’enjeu majeur et tragique des sociétés modernes.
Elisabeth Roudinesco (Historienne et collaboratrice du « Monde des livres »)
In Le Le Monde du 13/04/2022
Tags

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer