Politique

A Istanbul, la déroute d’un pouvoir turc « à court de munitions »

A Istanbul, la déroute d’un pouvoir turc « à court de munitions »

Ihsan Eliaçik, musulman marxiste, et théologien atypique, reçoit les visiteurs chaque mercredi dans son centre culturel. Il dénonce l’« aveuglement » du président Erdogan.

Le théologien Ihsan Eliaçik arrêté par des policiers en plein Iftar, à Istanbul (Turquie), le 6 mai. / UMIT BEKTAS / REUTERS

 

LETTRE D’ISTANBUL
L’espoir a volé haut dans le ciel d’Istanbul, jeudi 27 juin, quand Ekrem Imamoglu, le nouveau maire d’Istanbul, a pris ses fonctions lors d’une joyeuse cérémonie à Saraçhane, non loin du vieil aqueduc, là où se trouve le siège de la « grande municipalité ».

Quelques jours plus tôt, la mairie de la ville sur le Bosphore, 16 millions d’habitants, avait été ravie aux islamo-conservateurs du Parti de la Justice et du développement (AKP) qui en étaient les maîtres depuis un quart de siècle.

Avec son allure juvénile, ses petites lunettes d’intellectuel, son discours chaleureux et rassembleur, le nouvel édile, 49 ans, cristallise les attentes d’une large partie des Stambouliotes, les jeunes surtout.

« Le vote de la génération montante a beaucoup pesé dans sa victoire », explique Ihsan Eliaçik, théologien, chef de file du Mouvement des musulmans anticapitalistes, qui reçoit les visiteurs chaque mercredi dans son centre culturel du quartier de Balat, sur la Corne d’Or.

« Ces jeunes veulent un mode de vie plus libre, plus démocratique, plus confortable. Imamoglu l’a bien compris en s’adressant à la génération qui est née en même temps et n’a connu que l’AKP », le parti au pouvoir depuis 2002, dirigé par le président turc Recep Tayyip Erdogan.

« La politique de l’AKP est devenue punitive »
Le climat de peur et de répression qui souffle sur le pays, où les couloirs des tribunaux et les parloirs des prisons sont devenus des hauts lieux de socialisation, a plongé la population, les jeunes surtout, dans la « déprime ».

« Ces dernières années, la politique de l’AKP est devenue punitive. Tous ces procès, ces arrestations d’opposants, de journalistes, d’universitaires, créent de la souffrance, du malaise, de l’incompréhension, de la déprime. Une limite a été atteinte, les gens en ont marre. Ils disent “ça suffit !” », analyse le théologien de 58 ans, auteur de plus de vingt livres.

La répression n’a pas épargné ce colosse débonnaire, père de cinq enfants. Jugé en avril 2018 pour « incitation au terrorisme », après des remarques faites lors d’une conférence, il a été condamné en première instance à six ans de prison. Depuis, ses déplacements ont été restreints aux limites d’Istanbul, en attendant son procès en appel.

Une seconde enquête judiciaire a été ouverte contre lui, pour « insulte au président », ce qui reste sans effets sur son franc-parler. Interrogé sur la capacité d’Erdogan à rebondir après la défaite de son parti à Istanbul, le « Hoca » (maître) est pessimiste, citant « l’aveuglement » du numéro un turc, son « incapacité à lire le message » envoyé par l’électorat stambouliote tandis que l’AKP, son parti, « se retrouve à court de munitions ».

Le reis a perdu sa touche magique
Comment le parti présidentiel, vainqueur de toutes les élections depuis 2002, en est-il arrivé là ? A leur avènement il y a dix-sept ans, les islamo-conservateurs avaient suscité le même souffle d’espoir que celui véhiculé aujourd’hui par Ekrem Imamoglu, l’étoile montante du Parti républicain du peuple (CHP, opposition).

M. Erdogan était alors en parfaite résonance avec son peuple, promettant le pluralisme, la liberté, la prospérité, les réformes. Ses discours étaient dénués d’idéologie, ce qui lui permit de rallier les conservateurs, une partie de la gauche, les Kurdes, d’éminents intellectuels. Dix-sept ans plus tard, le reis (le « chef », l’un des surnoms de M. Erdogan) a perdu sa touche magique au profit d’Ekrem Imamoglu, devenu en quelques semaines la nouvelle coqueluche de la scène politique turque.

La cause de cette désaffection est à chercher « dans la mauvaise gestion économique, le caractère familial pris par le régime, l’éloignement de la base électorale, le mépris des Kurdes ». Les jours du parti islamo-conservateur sont comptés. Istanbul vit en ce moment au rythme des rumeurs de scissions imminentes au sein de l’AKP.

Ihsan Eliaçik confirme pour sa part qu’Ali Babacan, jadis ministre de l’économie au sein du gouvernement dirigé par Erdogan, va prochainement rendre sa carte. « Avant l’élection à Istanbul, Babacan a demandé à voir le président pour lui annoncer sa prochaine démission. Il n’est pas le seul. Ahmet Davutoglu [ancien premier ministre] va démissionner lui aussi pour fonder son propre parti. D’autres vont suivre. Les rangs de l’AKP vont fondre, jusqu’à devenir un micro parti, celui des adorateurs d’Erdogan. »

« On a besoin de la justice et du droit européens »
L’adoration, les embrassades de pieds ou de mains ne sont pas le point fort du théologien, soucieux de se tenir à distance des courants rigoristes de l’islam sunnite. Ouverte et éclectique, sa pensée dérange, voilà pourquoi il est harcelé par les autorités, poursuivi par la justice, interpellé par la police.

C’est ce qui s’est passé lors du dernier ramadan, en mai, lorsque des policiers l’ont traîné par terre en plein Iftar (repas de rupture du jeûne), alors qu’il partageait la soupe de lentilles avec des jeunes sur Istiklal, la grande avenue piétonne sur la rive européenne d’Istanbul.

Partisan d’une refonte de l’islam, lecteur assidu du Coran et de l’Ancien Testament, Ihsan Eliaçik est un adepte de Karl Marx. Il estime que sa définition de la religion est la meilleure d’entre toutes : « C’est vraiment ça : le soupir de l’individu oppressé, le cœur d’un monde sans cœur. » L’opium du peuple, « c’est lorsque la religion est utilisée par la classe dirigeante ».

Lui est contre l’utilisation du discours religieux à des fins politiques. Il croit en l’universalité, à la solidarité, au partage dans le cadre d’un modèle économique alternatif, non libéral, qui reste à inventer.

Il en est sûr, la Turquie doit continuer de regarder vers l’Europe plutôt que vers la Russie. « On a besoin de la justice et du droit européens. A nous seuls nous ne parviendrons pas à les établir. En revanche nous ne voulons pas du modèle capitaliste. » Fidèle à Karl Marx jusqu’à bout des ongles.

Marie Jégo (Istanbul, correspondante)
Le 28 juin 2019

In Le Monde du 28/06/2019

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