Islamisme

Henda, revenue du salafisme : « J’étais une morte-vivante »

C’est comme les « avant/après » qu’affectionnent les magazines féminins : deux photos en miroir, qui se répondent et racontent la même personne, après relooking. L’avant/après d’Henda Ayari est des plus extrêmes. Avant, Henda portait le jilbab, un voile noir de tissu épais qui encadrait son pâle visage de jeune fille. Après, elle sourit, cintrée dans une veste noire zippée, les lèvres peintes en rose et ses longs cheveux détachés coulant sur ses épaules. De la sévérité à la coquetterie, voilà les deux Henda.

Dix-neuf années séparent ces deux images qui ont tourné en boucle sur Facebook, fin 2015. C’est dans une impulsion que la jeune femme les poste sur le réseau social, dix jours après les attentats. Elle raconte : « Je pleurais pour ces morts, j’étais très choquée. Je pensais à mon ex-mari salafiste en me disant qu’il devait être content, car il était pro-djihadiste. Ça a été comme un déclic : je prenais conscience des dangers du salafisme, et je voulais montrer que j’en étais sortie, après avoir été l’ombre de moi-même. »

Comme on se jette à l’eau, elle présente ses deux portraits d’elle-même à la face du web, soulignés d’une légende lapidaire :

« A 20 ans, j’étais jeune et salafiste. A 39 ans, je suis une femme musulmane libre. »

Internet raffole de ces images choc. Le buzz est immédiat. Une vague qui la submerge. De partage en partage, son « avant/après » récolte plus de 85.000 « J’aime ». Les commentaires se comptent par milliers. Sa boîte privée déborde de messages. Des applaudissements à foison, des menaces aussi.

Internet raffole de ces images choc. Le buzz est immédiat. Une vague qui la submerge. De partage en partage, son « avant/après » récolte plus de 85.000 « J’aime ». Les commentaires se comptent par milliers. Sa boîte privée déborde de messages. Des applaudissements à foison, des menaces aussi.

« Des inconnus me traitaient de diablesse, disaient que je méritais d’être égorgée, qu’on allait me retrouver dans un sac poubelle. J’ai paniqué. »

En un post emblématique, Henda est devenue un symbole : pour ses partisans, elle incarne la liberté retrouvée des femmes qui jettent leur voile aux orties ; pour d’autres, elle est une renégate, une fausse musulmane. Plus de 7.000 personnes la suivent et se la disputent, dans un débat permanent.

Féminité à tâtons

La vraie Henda est plus simple. Elle a la douceur des humanistes, des réflexions tombant sous le coin du bon sens, et de l’intelligence dans ses yeux noirs. Pour la promotion de son ouvrage, « J’ai choisi d’être libre », elle nous reçoit dans le salon cosy d’une pépinière d’entreprises rouennaise, pas chez elle car elle tient désormais secrète son adresse, par sécurité. Des inconnus ont sonné à sa porte, rayé sa voiture. Mieux vaut être prudente.

Elle porte de longues bottes noires lacées, un tee-shirt qui découvre ses épaules. Sexy, mais sans outrance. Elle avoue chercher encore sa féminité à tâtons, comme une adolescente hésitante. Jamais de talons, jamais de couleurs. Toujours ce noir éternel du jilbab. On se ne refait pas en un jour. S’habiller à l’occidentale, c’est comme arracher de petites victoires.

« Cet été, j’ai porté une jupe au-dessus du genou pour la première fois de ma vie », se réjouit-elle.

La photo a été postée illico, accueillant une brassée de bravos, onguents pour son estime de soi encore friable. « Je n’aime pas mon image. » Ses fans Facebook passent pourtant leur temps à vanter la douceur de ses traits. Dans un de ses tiroirs dort un « vrai bikini », bleu turquoise à motifs blancs, qu’elle n’a jamais osé porter. Ce sera pour plus tard, qui sait.

Le garçon en kamis

Sur la couverture de son livre, Henda pose bras croisés, dans un blouson de cuir qui lui donne un air décidé. Elle est née en France d’un mariage forcé. « Voilà qui plante le décor », écrit-elle en incipit. Son enfance est tristounette, marquée par la séparation de ses parents, une Tunisienne et un Algérien. Etudiante, elle tombe sur des « sœurs » (elle emploie toujours ce mot pour désigner les femmes) voilées qui l’emmènent sur le chemin de la religion.

Elle est alors une jeune femme au cœur creusé par le manque d’amour maternel, une proie facile, qui se cherche une famille. Le salafisme sera la sienne. Elle se souvient comme si c’était hier de son premier jilbab : celui de la photo Facebook, qu’elle sort de son portefeuille pour nous la présenter. L’image est un peu cornée par ce transport permanent.

« Je la garde sur moi car souvent, quand je dis que j’ai été salafiste, les gens ne me croient pas. Alors je la montre comme je montrerais une médaille. C’est une Française convertie, portant un niqab, qui m’a offert ce jilbab. J’étais fière. »

Très vite, ces « amies » la mettent en relation avec un jeune homme salafiste qui cherche à se marier. Henda est naïve, elle rêve du prince charmant. Ce garçon en kamis, qui porte la barbe et ressemble au prophète lui fait tourner la tête. Elle accepte les noces. Il se révèlera menteur, oisif, violent. Après dix années de mariage et trois enfants, elle s’enfuit. C’était il y a dix ans.

Se dévoiler, une épreuve

On ne quitte pas le salafisme en un claquement de doigt. « Même après m’être séparée de mon mari, j’étais sûre de continuer à être une bonne salafiste », lâche-t-elle. C’est l’impérieuse nécessité de travailler pour nourrir ses enfants qui va la pousser à se dévoiler, progressivement, en 2012. Une épreuve. La première fois, Henda se sent nue, vulnérable comme un faon à peine né. Elle a peur du regard des hommes, qu’elle imaginer couler sur elle pour la déshabiller.

« J’avais l’impression d’être un objet sexuel, un morceau de viande. J’étais dans l’idée que tous les hommes sont pervers. Que les femmes doivent se cacher. J’exagérais. En fait, ils ne me regardaient pas plus que cela. Mais j’ai passé beaucoup de nuits à pleurer. »

Elle fait des boulots en intérim, est intégrée au ministère de la Justice à un poste de greffière, puis est licenciée alors qu’elle est en arrêt maladie. « J’ai dû tout apprendre. Même ouvrir un compte en banque, je ne savais pas le faire. J’étais comme un enfant à qui on lâche la main sans qu’il sache marcher. » La pente est dure à gravir, vers la liberté. Par moment, elle retombe, se rachète des jilbabs de toutes les couleurs, qu’elle garde encore par dizaines dans des cartons.

« Peu à peu, j’ai fait un travail intérieur. J’ai compris que Dieu était amour, qu’il n’allait pas me juger sur un bout de tissu. Je suis toujours très croyante. Par ailleurs, j’ai fait des recherches, et il n’est pas obligatoire de porter le voile dans l’islam. »

« J’étais une morte-vivante »

Henda se vit comme la rescapée d’une secte. « J’étais une morte-vivante. Je vivais coupée du monde. Je n’avais pas le droit de regarder la télé, j’ai dû jeter mes livres. » Elle raconte ces salafistes qui créent une société parallèle, ne veulent absolument pas s’intégrer, rejettent la République.

« C’est comme un cocon morbide, dans lequel on vit pour mourir. Ce bas-monde est la prison du croyant. Il faut être en permanence prêt pour sa mort. Comme tu sais que tu risques les affres de la tombe, tu penses tout le temps à l’enfer, au péché. Je vivais dans la peur et la culpabilité. »

Elle aussi se sent alors supérieure aux « kouffars », les mécréants. Ses cinq prières par jour, elle les fait « comme un robot ». Nulle place pour la joie de vivre, qui l’habite aujourd’hui. Depuis, Henda la repentie a vécu et respiré à pleins poumons. Elle se souvient avec émerveillement de sa première balade à vélo les cheveux au vent, il y a trois ans. « J’avais l’impression de voler, d’être sur un nuage. »

Tout en bataillant pour joindre les deux bouts, Henda a créé une association de défense des femmes, aimerait aider à la prévention de la radicalisation dans les lycées, et répond autant que possible à ces dizaines de musulmanes qui lui demandent conseil pour enlever leur voile. Remettra-t-elle le sien, un jour ? Elle secoue sa chevelure rebelle.

« Depuis les attentats, je me suis dit que c’était terminé. Je n’en ai plus besoin pour aimer Dieu. »

Cécile Deffontaines

 

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