Islamisme

Comment l’islam a interdit la pensée

Par Sébastien Castellion

L’historiographie officielle française aime rappeler – à juste titre – que la civilisation islamique fut autrefois une brillante civilisation intellectuelle, qui contribua à préserver l’héritage grec et transmit à l’Occident de nombreuses innovations scientifiques et philosophiques. Elle est, en revanche, beaucoup plus discrète sur l’état intellectuel déplorable de la civilisation arabe musulmane
d’aujourd’hui.

Tous les deux ans, le rapport des Nations Unies sur le développement
arabe – rédigé pour l’essentiel par des chercheurs arabes – souligne l’étendue effrayante de l’illettrisme et la pauvreté des investissements dans l’éducation, la culture ou la science. Chaque année, plus de livres sont traduits en espagnol qu’il n’en a été traduits en arabe depuis mille ans.
Faute d’une étude des causes qui ont conduit au déclin intellectuel de la civilisation arabe, les Occidentaux ne peuvent pas avoir une idée claire des moyens qui permettraient d’améliorer la situation. Le premier instinct des Occidentaux conscients du problème est de faire payer l’Occident pour encourager l’éducation. Mais ceci ne pourrait être une solution que si la cause du problème était le manque de moyens disponibles pour ces investissements. Or, le monde arabe et
musulman regorge d’argent du pétrole. Même devenue riche, la civilisation arabe continue à refuser d’investir les sommes nécessaires pour retrouver son rang dans les domaines de l’éducation, de la science et de la culture. Le problème ne peut donc pas venir d’un manque de ressources. A crise intellectuelle, il faut chercher des causes intellectuelles.

Robert R. Reilly, un intellectuel arabisant américain, qui a naguère travaillé en Irak et conseillé la Maison Blanche et le Pentagone, retrace dans son dernier livre – The Closing of the Muslim Mind (La fermeture de l’esprit musulman), » ISI Books, 2010″, – le débat théologique qui, aux neuvième et dixième siècles de l’ère chrétienne, a conduit à l’abandon progressif de la raison dans la plus grande partie du monde sunnite.

La fermeture de l’esprit musulman

Ce débat avait lieu dans les grands centres de la civilisation musulmane – Damas, Bagdad et Cordoue -, et opposait deux écoles religieuses: les Mutazilites et les Ascharites. Pour les penseurs mutazilites, Dieu avait donné à l’homme deux attributs essentiels. D’abord le libre-arbitre, qui lui permet de décider entre le bien et le mal et le rend responsable de ses actions devant Dieu. Ensuite la raison, qui permet aux hommes de comprendre le monde et de se convaincre de la vérité de la révélation divine.

Cette conception des rapports entre le Créateur et ses créatures a des conséquences importantes, tant sur la nature de la divinité que sur celle de la justice et de la vérité. Si l’homme est libre de choisir entre le bien et le mal, cela signifie que Dieu lui-même, lorsqu’il juge les hommes, est contraint par ces catégories. Dieu veut le bien, mais l’homme peut choisir le mal – il devra seulement en subir les conséquences. Par conséquent, le bien et le mal existent
objectivement. Selon les mots du penseur mutazilite Abd al-Jabbar – l’un des rares auteurs dont les œuvres survécurent à la victoire de l’école ascharite – « chaque action immorale est un acte des hommes, car Dieu est incapable d’actes immoraux ».

De la même manière, si Dieu a doué les hommes de raison, cela implique qu’ils peuvent comprendre sa volonté et son action en analysant le monde. Dieu est la cause première, mais il agit indirectement par l’intermédiaire de « causes secondes » – autrement dit, par l’intermédiaire de la nature des choses. La science, l’histoire, les arts sont donc théologiquement justifiés : en apprenant à connaître le monde, le croyant se rapproche de la connaissance de Dieu, qui est à la fois justice et raison. La vision mutazilite du monde est donc à la fois rationaliste et moraliste. Largement inspirée par la civilisation grecque, elle a eu un effet éducatif en miroir sur l’Occident.

Selon Reilly, le mutazilisme est l’inspiration de tous les penseurs musulmans qui ont influencé la pensée occidentale, depuis Al Kindi, au neuvième siècle, jusqu’à Averroès au douzième. Même le dernier des grands penseurs arabes, Ibn Khaldun, qui vivait au quatorzième siècle dans un monde où le mutazilisme avait été éradiqué, devait à l’influence de cette école son attachement à la recherche de « causes régulières et de lois de l’histoire ». Ibn Khaldun, cependant, se revendiquait ascharite et, par conséquent, rejetait par exemple, comme sans importance, l’étude des sciences de la nature.

Le triomphe du mutazilisme, qui devint la doctrine officielle du calife Al-Mamun à Damas au neuvième siècle, fut malheureusement éphémère. Face à cette doctrine
se dressa donc une autre école de pensée, l’école ascharite, qui finit par se confondre presque entièrement avec l’islam sunnite et par condamner la civilisation musulmane à une stagnation et un déclin intellectuel dont elle n’est pas encore sortie à ce jour.

Pour les Ascharites, parler de la justice et de la rationalité de Dieu est un double blasphème, parce que cela revient à limiter sa toute-puissance. Si Dieu était, comme le disent les mutazilites, contraint de vouloir ce qui est bon, alors il serait … contraint, ce que les Ascharites trouvent théologiquement inacceptable. Par conséquent, les croyants ne doivent pas admettre l’idée que Dieu veut le bien, mais se soumettre au principe que tout ce qu’Il veut est bien parce qu’Il le veut.

De même, il est blasphématoire de chercher dans la nature des « causes secondes », c’est-à- dire des lois scientifiques. Le monde existe parce que Dieu, à
chaque instant, veut qu’il existe. Toute recherche scientifique, toute tentative d’appliquer la raison et l’analyse, est une offense à la toute-puissance divine.
Le rejet de la raison par l’école ascharite – et à sa suite par la plus grande partie de la civilisation musulmane – ne fut pas un processus implicite et souterrain, mais une décision explicite fondée sur des principes théologiques. Le grand juriste Ibn Hanbal, dont l’école est prédominante aujourd’hui en Arabie Saoudite, disait ainsi que « tous ceux qui se livrent à des raisonnements par analogie et à des opinions personnelles sont des hérétiques (…). Acceptez seulement, sans demander pourquoi et sans faire de comparaisons ». Dieu a dit tout ce que l’homme devait savoir ; il n’y a plus, désormais, qu’à imiter et à se soumettre.

De même, la nature, pour l’école ascharite, n’est pas soumise à des lois
régulières mais est le résultat de la volonté de Dieu, qui peut, à chaque instant, la faire disparaître ou changer son cours s’Il le souhaite. Analyser les effets et les causes n’est pas seulement dépourvu de sens, mais aussi un grave acte de désobéissance contre la divinité. Ce rejet de la raison s’accompagne d’un rejet tout aussi absolu de la morale. Pour Al Juwayni, un auteur de l’école ascharite, « le sens du mot Bien est ce que l’Écriture loue et le sens du mot Mal est ce que l’écriture blâme ». Là encore, essayer de définir une morale objective serait une insulte à la divinité, car cela conduirait à établir des critères que l’on pourrait utiliser pour juger les actions divines.
A l’issue de leur réflexion théologique, les Ascharites ont donc construit un monde dans lequel il est blasphématoire de chercher à comprendre le monde, de suivre sa conscience, d’avoir des sentiments moraux – bref, de penser. Et, pour le plus grand malheur de la civilisation musulmane et du monde, cette école emporta un triomphe presque total dans le débat qui l’opposait aux mutazilites. Dès l’an 1013, des musulmans détruisaient tous les livres de l’immense bibliothèque de Cordoue, que d’autres musulmans avaient établie et qui contenait à elle seule plus de livres qu’il n’y en avait alors dans toute l’Europe chrétienne.
Près de deux siècles plus tard, en 1195, c’est l’œuvre du grand penseur Avicenne [1] qui était détruite en place publique.

Dans l’intervalle, un coup mortel avait été porté au mutazilisme par Abu Hamid Al Ghazali (1058-1111), le plus influent de tous les auteurs sunnites. Après avoir été lui-même mutazilite et formé aux textes grecs, Al Ghazali changea de camp à l’âge de quarante ans et rédigea L’Incohérence des philosophes, une démolition en règle de toute prétention humaine à la pensée rationnelle. Pour avoir voulu contrecarrer ce livre dans un ouvrage en réponse, L’Incohérence de l’Incohérence, Averroès fut retiré du cursus des études de l’université Al Azhar du Caire ; il a aujourd’hui plus d’influence en Europe que dans sa propre civilisation.

Dès lors, c’en était fini de la pensée musulmane arabe. A quelques rares et très imparfaites exceptions, comme Ibn Khaldun au quatorzième siècle, la civilisation arabe sombra dans l’obéissance, l’imitation, l’incohérence, le cynisme et le culte de la force. Malgré la multiplication des informations disponibles à l’époque moderne, l’idéal d’ignorance et de pure obéissance de l’école ascharite reste vivant aujourd’hui.
Comme le montre Reilly, cet idéal est notamment l’un des principaux moteurs des
mouvements fondamentalistes sunnites, qu’ils souhaitent la destruction militaire de l’Occident comme al Qaïda, ou, comme les Frères musulmans, une prise progressive de contrôle du monde. Les exemples contemporains cités par Reilly montrent de manière éloquente la continuité entre l’ascharisme et les mouvements fondamentalistes contemporains. Sayyid Qutb, père fondateur du fondamentalisme contemporain, appelait à rejeter la science occidentale pour se concentrer sur l’imitation des compagnons de Mahomet. Au Pakistan, une campagne régulière des groupes fondamentalistes cherche à éliminer les prévisions météorologiques (car elles insultent la toute-puissance divine) et à supprimer toute référence à la causalité dans les études scientifiques.
L’un des slogans des talibans afghans est « jetez la raison aux chiens« .

Sébastien Castellion in menapress.org 2011

 

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