Religions

DIEU ET LA SCIENCE Hold-up des bigots sur les labos

Par ANTONIO FISCHETTI

Vous avez sans doute entendu parler de ce récent livre censé apporter les preuves scientifiques de l’existence de Dieu, et soutenu par une belle campagne de pub. Cosigné d’un membre du clan Bolloré et truffé d’erreurs, il recycle de vieux arguments démolis depuis belle lurette par les physiciens et les biologistes. Mais il montre surtout l’offensive médiatique du lobbying catholique. Une autre façon d’attaquer la laïcité.

Jusqu’à présent, même les plus prosélytes des bigots nous laissaient à peu près libres de croire ou pas. Avec un tel bouquin, fini les génuflexions hésitantes et les « Je vous salue, Marie » timides. Là, on ne chipote plus avec la foi. Le livre Dieu, la science, les preuves (éd. Trédaniel) prétend apporter, en plus de 500 pages (certes écrites en gros caractères), les preuves modernes de l’existence d’un créateur. Le pavé est affublé d’un bandeau péremptoire qui enfonce le clou – « La science, nouvelle alliée de Dieu ! » – et est préfacé par un Prix Nobel de physique, Robert W. Wilson. Pour sûr, ça impressionne le quidam. Le parfait bouquin pour remplacer les Évangiles au catéchisme et convaincre les mous de la foi. Par là-dessus, balancez la pub : la « une » du Figaro Magazine, des affiches dans le métro parisien, des émissions de radio…

On doit cet ouvrage : deux auteurs. L’un a un nom connu, et un prénom un peu moins. Il s’agit de Michel-Yves Bolloré. Frère du fameux magnat Vincent, il est ingénieur en informatique, mais surtout homme d’affaires, puisqu’il a codirigé le groupe familial.

Un personnage plus proche du business que de la recherche scientifique, mais n’en faisons pas un argument d’autorité. Tous les chemins peuvent mener à Rome. Ici, au sens propre, car Michel-Yves Bolloré est un fervent de la connerie catholique, membre de l’Opus Dei. Il signe l’ouvrage avec un autre activiste catholique, un certain Olivier Bonnassies, cocréateur de la Fondation pour l’évangélisation par les médias.

Au moins, l’objectif est clair : nous asperger d’eau bénite. On pourrait l’admettre, c’est de bonne guerre. Mais le faire en usurpant une caution scientifique, ça non, on ne peut pas laisser faire. Cette publication, disent les auteurs, a demandé « trois ans de travail avec plus de 20 scientifiques et de spécialistes de haut niveau ». Sur le site Internet consacré au livre apparaissent des remerciements à une poignée de scientifiques… surtout connus pour leurs prises de position idéologiques, comme le biochimiste Michael Denton, fervent anti darwinien et partisan de l’intelligent design, théorie qui suppose l’idée d’une volonté dans la création du monde. Et dans le même sac, on trouve les frères Bogdanov, spécialistes des interprétations fumeuses et mystiques de la science (l’un de leurs livres a d’ailleurs aussi été préfacé par le même Nobel Robert W. Wilson – preuve supplémentaire que la plus prestigieuse distinction scientifique ne protège pas de la connerie). Parmi les soutiens du bouquin, on trouve aussi l’ancien ministre Luc Ferry, mis à contribution pour sa promotion (Le Figaro, Europe 1…) afin d’apporter en contrepoint, quelques légers désaccords (mais qui lui donneraient presque des airs de gauchiste face à ces bigots bornés).

Venons-en à ces fameuses preuves scientifiques de l’existence de Dieu. Les auteurs commencent par présenter un concept qu’ils baptisent « grand retournement ». C’est décidément la mode des « grands ceci » ou « grands cela » chez les réacs. Mais ici, on est plutôt sur du grand n’importe quoi. En gros, l’idée serait la suivante : il y a deux époques dans les découvertes scientifiques. Celles d’avant le XXe siècle (Copernic, Galilée, Darwin…) confortaient les idées matérialistes, et celles d’après 1900 (physique quantique, complexité du vivant, ADN…) confirmeraient plutôt les visions spiritualistes

Dans ce second lot, les auteurs placent la découverte du big bang. Cette explosion primitive correspondrait, selon Michel Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, à l’idée que l’on se fait d’une création de l’Univers par Dieu. Sauf que non, ça ne va pas. Pour les scientifiques, le big bang n’est qu’une transition : il n’y avait pas du « rien » avant. On ne sait pas quoi, dans l’état actuel des connaissances, mais cela ne cautionne absolument pas l’idée d’un quelconque bouton magique qui aurait été actionné à ce moment-là. Le physicien Etienne Klein est atterré par ce discours. « Leur raisonnement est totalement faux. L’Univers ne commence pas avec le big bang. Dire cela, c’est une conception qui date des années 1950.) »

Nos soldats de Dieu prétendent aussi se baser sur des calculs de probabilités. L’Univers est régi par un ensemble de valeurs tellement précises qu’une infime variation foutrait toute la machine en l’air. Et donc, une telle précision ne serait pas possible sans horloger. Le même argument est utilisé pour l’apparition de la vie, qu’ils estiment tellement improbable par les seules lois de la chimie que le hasard ne peut plus être considéré comme une explication du passage de l’inerte au vivant. Là encore, un vieil argument contredit depuis longtemps par les scientifiques.

Ce n’est pas parce qu’un événement a une très faible probabilité de survenir qu’il est le fruit d’une intervention divine. Si je mets 10000 boules de loto dans une grosse cuve, quelle que soit la combinaison finale, sa probabilité de sortir sera extrêmement faible, et pourtant elle sortira, sans qu’un dieu ait actionné la manivelle (en l’occurrence, ce serait plutôt une jeune femme en jupe et décolleté, comme à la télé). Et tenez, prenez vous-même : quelle probabilité aviez-vous d’arriver à cette époque sur la planète, à cet endroit précis, avec ce physique et dans ce milieu social ? Une probabilité infime, résultant d’une gigantesque suite d’événements ayant conduit la ribambelle de vos ancêtres à se rencontrer et à copuler. Vous êtes le fruit de l’improbable, et pourtant vous existez. Nul besoin de la main de Dieu. Ensuite, il y a la sélection naturelle. On ne passe pas directement d’un caillou à un singe, mais par une multitude d’étapes, comme le souligne le biologiste Thomas Heams : « Tout n’apparaît pas d’un coup. On ne peut pas considérer le hasard sans la sélection naturelle. L’un va de pair avec l’autre. Ce livre recycle des vieilles rengaines clarifiées depuis longtemps. Les auteurs ne savent pas de quoi ils parlent. Cela me fait penser à une copie de première année d’un étudiant qui aurait une mauvaise note. »

En dehors de ces deux ou trois arguments scientifiques facilement réfutables, le reste du livre n’est que pur baratin. Il accumule des citations de scientifiques croyants, censés confirmer leur thèse. La belle affaire ! On pourrait trouver tout autant, voire davantage de scientifiques pour qui Dieu n’a pas d’autre place qu’au fond du labo à gauche (je veux dire, dans les chiottes). Pour la bonne raison que la croyance religieuse est une affaire individuelle, et que la science ne peut pas plus prouver l’existence de Dieu que sa non-existence.

Une seule chose est sûre : la science n’a pas besoin de la foi pour faire ses preuves (vous pouvez voyager en avion sans que cela exige de vous de « croire » aux lois de la mécanique), Si Dieu existait, il n’aurait que faire de la science pour le prouver, car il aurait mille autres moyens à sa disposition, étant par définition supérieur à toutes choses, donc à la science. Réciproquement, si Dieu requiert des preuves scientifiques, c’est qu’il n’est pas tout-puissant, donc qu’il n’est pas Dieu, et par conséquent qu’il n’existe pas. Les auteurs de ce coup de pub éditorial ne se rendent pas compte qu’ils démontrent l’inverse de ce qu’ils prétendent prouver. Mais ce n’est pas la logique qui les guide. Plutôt la messe et le business, qui, eux, existent bel et bien. (1)

(1) Étienne Klein vient de publier un petit livre, 150 drôles d’expressions pour ramener sa science (ed. Le Robert), où il décrypte des expressions courantes (“avoir des atomes crochus” être bien ou mal lutté” “ faire le vide” “avoir le compas dans l’ail) …) avec son regard de physicien-philosophe. Très instructif et amusant.

In Charlie Hebdo, novembre 2021

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