Islamisme

Lettre de province/ Mouvance islamiste : une décomposition paraphée par les urnes

Par Boubakeur Hamidechi
boubakeur.hamidechi@Yahoo.fr

Au-delà de la litanie de réclamations des partis accusant l’administration d’être à l’origine de la fraude massive les pénalisant, la presse n’a cependant consacré l’essentiel de ses commentaires qu’à une vieille hypothèse jamais confirmée alors que cette fois-ci, un scrutin secondaire vient de faire la preuve qu’elle était plausible. Celle de l’amorce d’une réelle régression du pôle islamiste dont l’influence est allée en se réduisant au fur et à mesure qu’elle affichait une certaine proximité avec les thèses du régime. Au moment où le comportement de celui-ci alimentait la colère sourde d’une bonne partie de la société, ce serait donc les classes populaires, habituellement favorables au populisme des discours islamistes, qui viennent de sanctionner ces mêmes appareils. Sans doute que les taux extrêmement faibles que réalisèrent le MSP et l’Alliance Nahda-Adala-Binaa peuvent être considérés comme une peine capitale. C’est-à-dire une mort par voie des urnes. Néanmoins, il est difficile de penser que ce courant disparaîtra de facto du débat public. Car cette mouvance dont on parle à présent comme d’un «cadavre politique» bouge encore et pourrait être réanimée selon les circonstances et les commanditaires du moment. Il est vrai que l’islamisme politique qui n’est rien d’autre qu’un totalitarisme réfutant le concept de l’alternance a, depuis le FIS, vécu. En succédant à celui-ci grâce à la courte échelle que lui fit le pouvoir d’Etat en 1996, le Hamas de Nahnah, devenu le MSP par la suite, allait offrir tous les atouts de la fréquentabilité. C’est-à-dire un islamisme de salons privilégiant l’entrisme à la contestation frontale. Une voie médiane affirmait-on hypocritement et dont Bouteflika allait en faire usage afin de mener à son terme le grand projet de la réconciliation. C’était donc à partir de 2002 que le MSP allait devenir membre de l’Alliance présidentielle, constituée initialement par le RND et le FLN. Or, si ce compagnonnage allait profiter en premier lieu au régime qui en fit la caution de sa «tolérance idéologique», il révéla en même temps le caractère vulgairement carriériste des prédicateurs islamistes devenus ministres. 
De cette époque, lorsque les Aboudjerra Soltani et Menasra devinrent ministres de la République, datent effectivement les premiers relents d’une possible répudiation au sein de la base militante. Même le palais y trouva matière à aggraver les fissures au sein des instances jusqu’à pousser le secrétaire général à la démission et permettre au maladroit Mokri de s’emparer de la direction. Ce changement de leadership qui remonte pourtant à 2013, s’avéra n’être qu’un palliatif à la décomposition de ses instances. 
Mokri présenté comme l’antithèse de Soltani apparut en définitive comme un piètre négociateur des intérêts politiques de son parti. Autrement dit, il ne put fructifier l’entrisme laissé en héritage par le fondateur Nahnah quand récemment (les dernières législatives de mai dernier), il rabroua inélégamment un Premier ministre (Sellal) venu lui faire une proposition ! Six mois plus tard, l’on apprend que le MSP n’est plus la 3e force politique en termes de scores des urnes ni un courant fortement enraciné dans les bases sociales du pays. Avec tout juste 152 mairies sur les 1 541 que comptent les territoires et une absence totale dans les municipalités de grande importance, Menasra, l’actuel coordonnateur de ce parti, peut tout à fait expliquer ce laminage par le soupçon politique du pouvoir qui a décidé de sanctionner les récentes postures arrogantes de cet MSP ne ressemblant guère à la docilité du passé.
Après la déroute expliquée du MSP, venons-en à cette alliance de confettis qui voulait conquérir des mairies par la seule magie des solidarités tribuniciennes. Trois sigles qui ont scellé un accord gagnant et qui finirent dans une transparence presque totale avec seulement 8 mairies. 
Ennahda, El-Adala et El-Binaa, voilà une association de perdants, dès lors que le peu de notoriété qui pouvait leur valoir une certaine curiosité de l’électorat ne concerne que ce Nahda historique et son dirigeant Djaballah. Espéraient-ils que ce dernier était capable à lui seul de convaincre les auditoires au cours de la campagne ? Certainement, sauf qu’ils ne pouvaient prévoir que ce prédicateur de premier plan allait faire défection sur toute la ligne boycottant ainsi les 30 rendez-vous prévus. En rade avec leurs pauvres balbutiements de tribunes, les inconnus d’El-Adala et El-Binaa pouvaient-ils espérer plus qu’ils ne reçurent des urnes ? Sûrement pas dans la mesure où, durant 5 années, ils n’auront pour justifications à l’existence partisane que l’alibi de ces 8 fauteuils de maire. Suffisant pour postuler à d’autres élections dont celle de la présidentielle de 2019 à laquelle Djaballah pense et pour laquelle il s’est offert cette vraie fausse alliance. Voilà donc un islamiste compatible à la fois avec la fonction de prédicateur des mosquées et de tribun tout à fait à l’aise avec les pirouettes politiciennes. Agitateur sur ce double registre, Djaballah joue actuellement ses dernières cartes avant de prendre sa retraite en 2019. Après une éclipse remontant à 2011, il refait surface en douceur en se contentant de ce genre de parrainage local. Homme politique de grande expérience, il est justement le moins dogmatique de ses compagnons de route. Sachant mieux que d’autres faire des projections en tenant compte des revers de l’islamisme dus à la dérive meurtrière, il s’éloignera assez tôt des chouyoukhs du FIS avec une aversion marquée pour Benhadj. Et c’est à la suite de cette farouche hostilité à l’option des armes (1991) qu’il allait acquérir une réputation de fondamentaliste «à part». Une singularité qui lui servira tout le long de sa carrière et lui assurera une présence politique appréciable. Cependant, loin d’avoir été un exemple de rectitude, il fera parfois parler de lui à travers les coups tordus qu’il occasionna à sa famille politique. Ceux qui, par ailleurs, l’accompagnèrent lors de la création d’El-Islah en riposte à sa dépossession d’Ennahda, ne se doutaient pas qu’il était un cannibale politique tant il est vrai que rien ne pourrait le dissuader dans ses ambitions même lorsqu’il était en butte à un mauvais procès (2006) que Zerhouni alors ministre de l’Intérieur planifia en commençant par le traiter de «voyou en politique». 
Redevenu fréquentable par le palais en 2011 grâce au feu vert qui lui fut accordé pour accoucher du 3e parti (le FJD), il doit cette nouvelle visibilité au fait qu’il était en mesure de siphonner au MSP tout le bassin électoral sur lequel celui-ci comptait à la veille de sa répudiation de l’Alliance présidentielle. En s’imposant justement sous les traits d’un politicien madré sachant évaluer au trébuchet la différence qu’il y aurait entre les modestes faveurs d’un contrat politique daté et la compromission par le biais de l’arrimage, voire l’allégeance, Djaballah n’a-t-il pas écarté toute idée de participation au gouvernement afin de préserver son indépendance, disait-il ? Celui de négocier des contrats politiques selon les contextes. C’est ce genre de prétention à se poser en électron libre qui, dans la nouvelle redistribution des rôles, lui est préjudiciable. En effet, dès l’instant où la galaxie islamiste est sur la voie de l’implosion, Djaballah et sa petite musique de sermonneur à mi-chemin de la mosquée et du palais doivent à leur tour passer à la casse. Voilà pourquoi l’islamisme politique fournit à présent tous les signes cliniques de sa décomposition.
B. H.

Source Le Soir d’Algérie

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