
3– Quelle signification coranique en déduire ?
De fait, cette négation coranique a été toujours perçue comme une entrave à la volonté exégétique des mâles interprètes, aussi fournit-on un hadîth qui, à contre-Coran, soutient le contraire : « L’homme aura au Paradis la puissance sexuelle de cent hommes ». Ce hadîth, rapporté uniquement par at-Tirmidhy, est dit par lui seul sahîh, mais il est gharîb, isolé ou étrange, c’est-à-dire sans aucune possibilité d’identification croisée réelle. [4] En dehors même de cet aspect technique, que vaut un hadîth face au Coran en son sens obvie ? Encore une fois, comme supposer que le Prophète ait dévié du sens coranique ? !
Il n’y a ainsi aucune réalité textuelle et littérale au délire fantasmatique ayant transformé l’élite sainte de la gent féminine du Paradis en victime d’une oblation phallique délirante. Il n’y a donc pas de Houris au Paradis, ce qui n’était qu’un adjectif qualificatif indiquant la pureté a été improprement réduit à un nom commun, dérive linguistique commune traduisant un abus de sens et dissimulant un abus des sens. N’eussent été les voiles de l’exégèse, nous aurions pu identifier aisément ces Pures, ces saintes parmi les saintes.
L’analyse littérale des versets impliqués aura mis en évidence la cohérence du Coran qui à aucun moment ne se départit de l’égalité de considération entre les hommes et les femmes comme nous l’avons établi au cours d’une série d’articles précédents [cf. Des houris & des hommes » Partie 1 : note 1]. Le Coran n’est ni patriarcal, ni misogyne, ni phallocrate ou sexiste, il ne prône pas une inégalité foncière entre les genres qui ferait de la femme un être de deuxième zone. Ce sont les hommes qui ont imposé au Coran cette lecture en interprétant et surinterprétant la totalité des matériaux disponibles. Cela est particulièrement vrai concernant la condition féminine qui, une fois lue au travers du prisme de l’exégèse des hommes d’une certaine époque et culture, se révèle être très éloignée de l’idéal égalitaire réellement prôné par le Coran. Lorsque nous disons le Coran, nous entendons bien par là qu’il s’agit de l’expression de la volonté divine, dès lors, l’on comprend aisément que ce texte, comme tous les textes dits sacrés, ait pu être l’objet de toutes les convoitises depuis près de 14 siècles. L’exégèse au service de la volonté des hommes s’est donc emparé de la Révélation et en a asservi le sens en fonction de leurs intérêts, lesquels relèvent tout autant de l’histoire que de certains types de culture. Ce n’est point en soi une critique que nous émettons, mais le simple constat sémantique que tout texte est soumis à cette règle, les textes fondateurs de religion toutefois bien plus que d’autres. Il ne s’agit donc pas pour nous de vouloir reproduire les erreurs du passé en produisant comme solution à l’inadéquation de l’exégèse classique et des réalités des musulmans actuels une multième interprétation que l’on qualifierait alors de moderne ou de contemporaine. Nous nous en sommes à plusieurs reprises expliqué, nous proposons seulement à ceux qui s’interrogent, et en toute modestie, une méthodologie de lecture destinée à précisément court-circuiter les modalités d’interprétation qui nous animent, qu’elles soient héritées ou personnelles. Cette ascèse intellectuelle, ce retour à la source du Livre, nous semble être une voie permettant d’accéder au delà des pesanteurs de l’histoire exégétique au sens premier du Coran, le Message initial. Espoir sans doute idéaliste, mais, et telle est notre foi, Message éternel et universel qui, une fois entendu, nous permet nécessairement d’être en phase avec l’humanité et l’humanisme.
[1] « Gens de rectitude », ce choix est plus pertinent, car par la suite il sera question de « Gens de la gauche » subissant le châtiment de l’Enfer, lequel n’est semble-t-il pas à la gauche du Paradis.
[2] De plus, la préposition « li » en li-ashâbi–l–yamîn indique autre chose que la possession par le verbe « avoir », et l’on pourrait tout aussi bien traduire sans difficulté aucune par : « [ceci] quant aux Gens de la droite », ou « ceci concerne les Gens de la droite », ou « Ceci en faveur des Gens de la droite » ou « ceci au sujet des Gens de la droite », etc.
[3] Ici, l’on cite régulièrement en tant que commentaire de ces versets le hadîth disant en substance : « N’entreront pas au Paradis les vieilles femmes… mais Dieu les ressuscitera toutes « vierges, coquettes, d’égale jeunesse » [S56.V36-37]. Bien qu’il confirme en quelque sorte notre analyse, nous tenons à signaler que ce propos fort connu n’est pas du Prophète, il est rapporté isolément pour les besoins par Ibn Kathîr, il s’agit en réalité d’un propos apocryphe rapporté par at-Tirmidhy en « ash-shamâ’il al muhammadyya », propos qui n’est pas répertorié dans les ouvrages admis de hadîths.
[4] Il existe bien deux versions légèrement différentes, mais de sens identique rapporté par Ibn Hanbal et elles sont classifiées faible, da‘îf, à cause de la présence de Sulayman ibn Hahran.
[5] Ceci lui paraissait, à raison, incompatible avec la permanence de la félicité paradisiaque. Il supposa alors qu’elles se déplaçaient dans l’espace paradisiaque à bord de leur tente volante [sic] pour se rendre incognito chez qui les désirerait…
[6] Le pluriel azwâj est le plus souvent traduit par épouses, mais cet emploi anthropomorphiste légaliste est peu compatible avec le monde paradisiaque. De plus, ce type de verset présente une formulation parfaitement mixte et réversible. En effet, par « ceux qui croient et œuvrent en bien » l’on entend « les croyants et les croyantes » auxquels il est promis les mêmes Jardins. Or, azwâj est un terme parfaitement mixte désignant « deux choses faisant la paire » et, s’agissant d’un couple il qualifie aussi bien l’homme que la femme. La neutralité de fonction pourrait être rendue en français par conjoints/conjointes ou compagnons/compagnes, mais pour respecter aussi la neutralité de genre du azwâj arabe nous avons employé, à défaut, le mot compagnie, d’où notre : « ils [c’est-à-dire les croyants comme les croyantes] auront là pures compagnies [azwâjun mutahharatun] et ils y séjourneront éternellement ». Quoiqu’ayant fait l’objet d’âpres spéculations, l’accord au féminin de l’adjectif mutahharatun [et non pas mutahharâtun] est régulier en arabe coranique et correspond à l’accord d’un nom de choses au pluriel, ici azwâj [pluriel dit brisé], ce qui implique qu’il ne modifie pas la neutralité de genre en ce verset et qu’il doit se comprendre comme pouvant aussi bien signifier purs ou pures, le syntagme azwâjun mutahharatun signifiant alors : purs compagnons et pures compagnes. Signalons que le français dispose de la locution latine alter ego, de genre neutre, et que certains usages rendent proche de azwâj, seules des questions de forme ne nous permettent pas de l’employer en ce type de versets. En application directe, sans doute nous faudra-t-il réapprendre à lire le Coran autrement que de par l’œil exclusif de l’homme, mais bien plus selon une égalité de genre tout à fait inédite pour le temps de la Révélation tout comme pour l’immense majorité masculine des temps actuels, mais aussi, et ce n’est pas un paradoxe, pour une grande majorité de lectrices.
[7] Les deux autres occurrences coraniques de ce terme qualifient les feuillets sur lesquels sont écrits du Coran, ex : « Un prophète de Dieu [Muhammad] qui récite des feuillets purs [suhufan mutahharah] » S98.V2.
[8] Le participe présent fâkihûn n’est employé dans le Coran que pour qualifier l’état de bonheur extrême des hôtes du Paradis. Les commentateurs en donnent comme synonyme farihûn, heureux, mais nous observons pour notre part qu’il est loisible de le rapprocher du français « béat, béatitude », termes théologiques au sens fort provenant du latin beatus signifiant être à l’origine heureux.
[9] En référence à notre note 6, il est peut-être ici possible d’orienter le genre du pluriel azwâj vers le féminin compagnes du fait de la symétrie de construction et de thème entre S36.V55-56 et S44.V55.
[10] Ibn Kathîr rapporte qu’un interprète, sans doute par trop enflammé, comprenait que l’extase paradisiaque ici décrite [les Hôtes du Paradis seront en occupation, béats] signifiait : « ils s’occuperont de dépuceler des vierges [sic] ! »












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