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LA CLÔTURE DOGMATIQUE chez ARKOUN ( 1 )

  Les philosophes (falàsifa) ont joué un rôle décisif dans l’introduction  d’une attitude typique du courant qui aboutit, en Occident, à l’émergence  de l’intellectuel; un esprit indépendant, explorateur, enquêteur,  critique, contestataire au seul nom des droits de l’esprit (ils disaient l’Intellect). On peut nommer des figures d’intellectuels qui ont pratiqué cette attitude: Djahiz et Tawhïdï comptent parmi les plus audacieux et les plus “modernes”. Al-Kindï, Al-Farâbi, Ibn Sîna, Ibn Rushd – pour ne citer que les plus grands noms de la falsafa, ont égale­ment  illustré une recherche philosophique qui n’élimine pas, mais intègre  la pensée religieuse.
L’exigence intellectuelle d’étendre les domaines du savoir, de trier et classer les connaissances, de critiquer les méthodes et les approches inadéquates ou fausses, se fait sentir dans toutes les disciplines: la grammaire, la lexicographie, l’histoire, la géographie, la médecine, les sciences naturelles, etc…
Le champ ainsi défini commence à se rétrécir à partir du Ve/Xle siècle lorsque la fondation de madrasa et l’officialisation des écoles juri­diques sunnites (madhahib) vont imposer progressivement une pratique “orthodoxe” scolastique de la pensée religieuse, à l’exclusion des disciplines profanes. Les bibliothèques classiques, là où elles existent, permettent encore l’apparition d’intellectuels critiques comme Ibn khaldün ; mais le souci de l’orthodoxie l’emporte chez tous les auteurs et l’attitude philosophique disparaît complètement. Triomphent alors deux types de ‘alim caractéristiques de l’âge scolastique : le faqih qui mémorise et reproduit, sans exigence intellectuelle, des manuels de fiqh pour former le personnel de la justice ; le shaykh ou marabout qui se contente d’être, parmi une population analphabète, le lettré du village sachant écrire une amulette, animer une confrérie de fidèles, prononcer les prières rituelles, veiller au maintien d’un contact minimal avec les obligations canoniques de l’islam.
On entre ainsi dans ce que j’appellerai la clôture dogmatique telle qu’elle est définie par Ibn Taymiyya dans le texte cité en épigraphe. ( Que feront mes ennemis de moi ? Je porte en moi mon paradis ; partout ou je vais ils demeurent en moi ; partout ou je vais ils m’accompagnent. S’ils me mettent en prison, ma prison est une retraite ; s’ils me chassent de mon pays, mon départ est un martyre pour Dieu. En moi je porte le livre de Dieu et la Tradition de son envoyé )   

 On notera qu’Ibn Taymiyya parle de “paradis” et de “jardin” où il fait bon vivre et où l’être s’épanouit totalement. Le terme clôture peut donc paraître injustement critique. Je le justifierai par les considéra­tions suivantes :

  Ibn Taymiyya est surement le prototype de l’intellectuel musulman pour qui la quête, la protection et  l’appropriation du sens à l’existence humaine sont des taches primordiales ; mais ce sens est inclus exclusivement, comme il le dit, dans Coran et la Sunna. Intellectuellement, cette position institue une clôture dogmatique en ce sens que même à l’intérieur du champs  islamique, il n’y a pas d’accord unanime sur l’exégèse des textes sacrés, ni sur le corpus transmis, ni sur les théologies et les normes éthico-juridiques qui en dérivent. Au-delà du champ religieux islamique, la question du sens déborde considérablement les définitions  et les usages que la raison impose à l’intérieur de chaque clôture religieuse  ou philosophique refusant de s’ouvrir aux autres.

  En remontant jusqu’au Coran lui-même, on rencontre cette donnée constante acceptée par tous les types d’intellectuels musulmans —y compris  les falasifa — : à savoir que le champ intellectuel où il est permis à la raison humaine d’effectuer sa recherche, est dogmatiquement clos par la théorie musulmane de la Révélation.
Qu’enseigne cette théorie ?
Dieu est unique, Vivant, Transcendant, a pris plusieurs fois l’initiative de communiquer Ses Commandements et Ses Enseignements aux hommes par l’intermédiaire des Prophètes. Il a choisi Muhammad pour le faire une dernière fois : c’est l’objet de la Révélation coranique.
Le Coran est la Parole même de Dieu ; il l’a articulée dans la langue arabe ; Muhammad n’en est que l’énonciateur-transmetteur devant les hommes. Cette ultime Révélation dit tout sur le monde, l’homme, l’histoire, l’Au-delà, le Sens ultime des choses. Rien de ce qu’énoncera la raison ultérieurement ne sera vrai, valide s’il n’est correctement articulé à un enseignement de Dieu ou à ses amplifications par le Prophète. La connaissance est une déduction linguistique, un travail sémantique, non une exploration libre du réel, conduisant à l’innova­tion sémantique et conceptuelle dans tous les domaines.
Les ‘ulamâ fondamentalistes (usuli) ont systématisé cette théorie en construisant la science des fondements (‘ilm al-usul) de la cohérence théologique et de la construction éthico-juridique. Le terme fonda­mentaliste se réfère alors à une pratique intellectuelle rigoureusement codifiée dans les traités d’Usul qui épaississent ainsi la clôture dogma­tique.
On sait avec quelle énergie et quelle intransigeance dogmatique, Ibn Taymiyya réfute toutes les positions doctrinales, toutes les écoles qui dévient tant soit peu de l’attitude de “foi”, du corpus et des techniques d’exploitation reçus dans l’école hanbalite : celle-ci —mais la remarque est vraie pour toutes les écoles — fonctionne alors comme une des clôtures dogmatiques érigée à l’intérieur de la clôture générale.
Dans ces conditions, la fonction de l’intellectuel musulman se réduit à une reconnaissance : au sens où le Coran appelle les hommes à reconnaître (afalâ ta qiluna ), c’est-à-dire identifier une vérité déjà là puisqu’elle existe de toute éternité et l’intégrer dans une vision reli­gieuse d’ensemble et dans une conduite appropriée.
Du point de vue de l’ordre recherché dans toute société, l’intellectuel qui parvient à maintenir et à diffuser cette capacité de reconnais­sance, avec tout ce qu’elle implique pour la connaissance, l’éthique, la politique, le droit, devient assurément un acteur éminent et indispen­sable. Les ‘ulamâ ont effectivement joué ce rôle depuis Hassan al-Basri ou ‘Abdallah ibn Ibad qui enseignaient au Calife ‘Abd-al-Malik comment reconnaître ses responsabilités à partir des versets coraniques, jusqu’aux réformistes contemporains comme Muhammad ‘Abdu, Rachid Ridha et leurs nombreux successeurs.

  C’est en se réclamant de cette efficacité pour l’institution d’un ordre éthico-politique idéal que les Frères Musulmans, puis les divers mou­vements islamistes actuels s’opposent aux ordres laïcs qui impliquent une sortie de la clôture dogmatique. Celle-ci se trouve, de ce fait, considérablement renforcée par les nombreux militants de la “Révolu­tion islamique”. C’est dire combien l’intellectuel musulman représenté par Ibn Taymiyya connaît aujourd’hui un regain de prestige et se trouve confirmé dans ses fonctions traditionnelles.
Le renforcement et l’extension de la clôture dogmatique dans les sociétés contemporaines s’expliquent par la résistance de trois forces constitutives d’action historique de ces sociétés : Dieu, le pouvoir politique, la sexualité. La Révélation a fixé de façon intangible les normes, les conduites, les croyances, les représentations relatives à ces trois pôles essentiels de l’existence. Seuls les ‘ulamâ reconnus par la Communauté peuvent tenir une discours reconnaissable sur chaque pôle. Il y a ainsi une théodicée orthodoxe ; à propos du pouvoir, les ‘ulamâ en sont venus à répéter deux principes qui font prévaloir les Etats de fait sur l’Etat de droit :
1/ L’obéissance à une créature (au pouvoir) entraînant une désobéis­sance au Créateur, ne s’impose pas.
2/ Obéir à un gouvernement injuste est préférable à l’absence de tout gouvernement entraînant anarchie et guerre civile (fitna).
Ces deux principes contradictoires ont permis aux ‘ulamâ de sauve­garder, d’une part, l’existence idéale d’une Autorité entièrement exercée dans la perspective voulue par Dieu ; d’autre part, un ordre politique même injuste pour échapper au mal absolu qu’est la fitna. Toutes les formes de gouvernement se trouvent alors obéies, bien que non nécessairement légitimées : ce qui favorise encore de nos jours le fonctionnement et l’expansion de la clôture dogmatique, en relation avec les Etats agressifs, parfois totalitaires.

  Le contrôle de la sexualité par les multiples tabous qui entourent la femme, le maintien de celle-ci dans un statut inférieur, les pouvoirs exorbitants accordés à l’homme par la loi  » religieuse « , permettent une reproduction sure de la clôture dogmatique par une obéissance immédiate du fils au père, de la fille au frère et au père, de la femme au mari, du cadet à l’aîné, etc………. A l’extérieure de la famille le fidèle obéit au alim, le disciple au maitre ( chef de confrérie ) et tous abéissent à l’émir, au sultan, au calife ou à l’Imam ( aujourd’hui au chef , za i m, secrétaire général de parti …… )

  Cette échelle de dominants-dominés est valable pour toute la société ; elle est acceptée sans contestation à tous les niveaux, grâce à l’intériorisation par chaque sujet, de normes sacralisés par la loi religieuse élaborée, énoncée, gardée, appliquée par les ulama.

  On comprend aussi que la clôture dogmatique n’est pas le résultat des seuls enseignements de la religion ; ceux-ci ne font que sacraliser des traditions, des rituels, des croyances, des  » vérités  » très anciens, convergent dans la question du pouvoir, de l’ordre qu’il assure et de l’obéissance de ceux qui  » bénéficient  » de cet ordre. Vue sous cet angle, la clôture dogmatique nous renvoie à des instances de portée anthropologique : la dette de sens à l’égard de Dieu qui le  » révèle « , la dette de sécurité à l’égard du pouvoir qui assure l' »ordre  » l’obéissance inconditionnelle qu’entraine ce sentiment de dette.

  Mais en disant cela, j’anticipe sur les taches de l’intellectuel musulman aujourd’hui. Peut-il s’en tenir à des dévoilements scientifiques des conditions qui ont autorisé la genèse, le fonctionnement et la reproduction de la clôture dogmatique, ou doit-il pour la première foi dans l’histoire de l’islam, travailler pour sortir de la clôture et redéfinir un nouveau Modèle d’Action Historique ?

  Réfléchir sur les conditions de possibilités de cette sortie aujourd’hui, constitue la première étape d’une recherche et d’une action historique de longue haleine qui dépassent, comme on le verra, l’exemple de l’intellectuel musulman et de l’islam.

Mohammed ARKOUN ( Penser l’Islam Aujourd’hui )

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