juillet 19, 2019

Socrate : Retour sur une trop belle légende

La figure de Socrate – et sa condamnation – font figure de mythes fondateurs de la philosophie. Mais derrière l’image d’Épinal, qui était-il vraiment ? Des enquêtes récentes invitent à rouvrir le dossier.

« Socrate, un saint et un martyr (1). »Tout comme le Messie auquel il est parfois comparé, Socrate est un fondateur et un martyr : père de la philosophie, il sera condamné à boire un poison mortel, la ciguë, pour avoir appliqué jusqu’au bout ses principes. Accusé d’avoir voulu pervertir la jeunesse et fait preuve d’impiété, il aurait péri à cause de son indépendance d’esprit.

À son nom sont associés les principes élémentaires de la philosophie : toujours questionner les dogmes et les idées reçues. Aussi est-il mis en scène dans de nombreux dialogues en train d’interpeller les Athéniens, de les pousser dans leurs retranchements et de les mettre devant leurs propres contradictions. Pour le philosophe, admettre ses erreurs est en effet le premier pas pour parvenir à la vérité.

Socrate lui-même ne professe aucune doctrine, aucun système. Il se présente comme un esprit libre, attaché à aucun dogme. Il avoue même, avec humilité, ne rien savoir : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien (2). » Ce constat d’ignorance serait la marque de la sagesse suprême.

Voilà donc Socrate tel qu’il nous est dépeint : Socrate le sage, Socrate le libre-penseur, Socrate le père de la philosophie… envoyé au trépas par une foule ignorante. Cette image fait partie des mythes que la philosophie à elle-même créée (3).

S’il est vrai, comme l’enseigne Socrate, que la philosophie est l’école du doute et passe par la réfutation des idées reçues, alors attaquons-nous d’abord à cette légende dorée ! N’est-ce pas, après tout, le meilleur hommage que l’on puisse rendre à l’esprit socratique ?

• Qui était-il vraiment ?

De la vie de Socrate, on ne sait pratiquement rien. Il a vécu au Ve siècle avant notre ère (470-399 av. J.‑C.), « l’âge d’or » d’Athènes, le siècle de Périclès, des victoires athéniennes, de l’apparition de la démocratie mais aussi de la construction du Parthénon, du déploiement de la tragédie, de l’histoire et bien sûr de la philosophie.

Socrate était athénien, fils d’un tailleur de pierre et d’une sage-femme. Il fut donc élevé dans un milieu populaire. On sait qu’il fut soldat (hoplite) durant sa jeunesse et qu’il participa à deux batailles (celles de Potidée et d’Amphipolis) durant lesquelles il se distingua par des actes de bravoures. Puis de retour à Athènes, il se maria avec une certaine Xanthippe, décrite comme une maîtresse-femme franchement acariâtre.

Dans les dialogues qui le mettent en scène, Socrate passe son temps à débattre dans les rues d’Athènes, les gymnases ou les banquets. C’était une façon classique d’enseigner à l’époque. Sa renommée était considérable puisque Platon, Xénophon ou encore Aritstophane ont écrit sur lui. La conduite du philosophe, dictée par ses principes, et son ironie ont certainement contribué à entretenir sa « mauvaise réputation » d’empêcheur de penser en rond.

• Pourquoi a-t-il été condamné à mort ?

Un tribunal le charge en 399 av. J.‑C. de trois chefs d’accusation : avoir perverti la jeunesse, ne pas croire aux anciens dieux et vouloir en introduire de nouveaux. Il est donc condamné à boire la ciguë, ce qu’il fera avec dignité.

De prime abord, l’événement symbolise la condamnation de l’intellectuel anticonformiste par un régime autoritaire ne supportant pas la contestation.

Pourtant, on peut le saisir sous un angle complètement différent. Le procès a lieu à un moment particulier de l’histoire d’Athènes : la démocratie vient d’être rétablie après une période de tyrannie (la tyrannie des Trente, 404 av. J.‑C.). Or, plusieurs des disciples de Socrate sont étroitement associés à ce régime qui fit régner la terreur sur la ville. Son disciple Critias (cousin de Platon) est le chef des tyrans ainsi que le principal commanditaire des massacres contre les opposants. Charmide, autre élève de Socrate (et oncle de Platon), faisait partie des Trente. Quant à Alcibiade, l’élève préféré de Socrate, son parcours est éloquent : cet aristocrate avait été accusé de sacrilège et de profanation (commis pendant des banquets qui finissaient souvent en beuveries). Plus grave, il avait déserté les rangs athéniens pour rejoindre avec armes et bagages ceux des Spartiates !

Sous cet angle, l’accusation de corruption de la jeunesse prend un sens complètement différent : Socrate était perçu comme le mentor des tyrans. Récemment, l’historien Paulin Ismard a rouvert le dossier et proposé une interprétation complexe de l’événement. Des aspects religieux, politiques, éducatifs et juridiques se sont emboîtés pour aboutir au procès. Philosophie et démocratie, loin d’être sœurs, apparaissaient alors comme antinomiques. Une chose est sûre : Socrate ne fut pas condamné parce qu’il fut un libre-penseur comme le veut la légende, mais plutôt parce qu’il représentait une menace politique.

Sa condamnation à mort fut-elle pour autant une bonne décision ? Le jugement est sévère, même si l’on admet avec Anthony Gottlieb que « sa défense fut lamentable » puisque durant le procès, Socrate ironise, nargue les jurés et avance des arguments spécieux : il répond aux accusations en affirmant que si elles étaient vraies, il se serait mis en danger alors même que nul ne peut en vouloir à soi-même !

Socrate est donc condamné à mort, (à bulletin secret) un peu à la surprise générale. Cependant, les autorités démocrates n’auraient pas poursuivi le philosophe s’il s’était enfui de la prison dans laquelle il se trouvait avant d’être jugé et exécuté. Son ami Criton, un richissime aristocrate très influent avait même tout organisé pour son évasion. Mais Socrate refusa de s’échapper.

• Pourquoi a-t-il refusé de s’évader de prison ?

Le Criton est un dialogue consacré à la visite de Criton à Socrate en prison et à la proposition qu’il fit au philosophe de s’enfuir. Socrate refuse parce qu’il respecte la loi. Contrairement à la justice qui est l’œuvre des hommes, l’esprit de la loi est d’une nature supérieure. Ainsi, même s’il considère que sa condamnation est injuste, il la respecte au nom de la loi.

Voilà une réponse noble que l’on pourrait même qualifier de « républicaine ». Mais là encore, on peut envisager les choses sous un autre angle. Dans L’Empire gréco-romain (2005), l’historien Paul Veyne a consacré le chapitre « Pourquoi Socrate a refusé de s’évader » à cette affaire.

P. Veyne compare Socrate à ces militants bolcheviks condamnés pour trahison lors des procès staliniens. Alors qu’ils étaient innocents, certains ont accepté la sentence au nom d’une cause qu’ils considéraient comme supérieure : celle du Parti ou de la Révolution. Socrate semble adopter la même attitude : accepter l’injustice au nom de la valeur supérieure qu’il accorde la loi.

La position inflexible de Socrate face à une justice qui ne l’aurait pas poursuivie s’il s’était évadé évoque donc celle du fondamentaliste ou du martyr refusant tout compromis avec une loi jugée sacrée. Sacrée ? Socrate serait-il croyant ?

Pourquoi n’avait-il pas peur de la mort ?

Si Socrate affronte la mort sans peur apparente, ce n’est pas parce qu’il est un stoïcien avant l’heure ou parce que comme le dira Montaigne plus tard, « philosopher c’est apprendre à mourir ». Non, Socrate n’a pas peur parce qu’il est croyant ! Il le dit dans son Apologie mais c’est surtout dans le Phédon qu’il explique pourquoi il est serein face à la mort. Le philosophe croit en l’éternité des âmes. Pour lui, la mort n’en est pas vraiment une. Lorsqu’il mourra, seul son corps terrestre disparaîtra et ce corps, il n’y tient pas plus que cela : non seulement parce qu’il est vieux et laid (au moment du procès, Socrate a 70 ans et sa laideur était avérée) mais surtout parce qu’il est une entrave. Il est source de toutes les passions et de toutes les erreurs qui obscurcissent la pensée. La carapace corporelle est comme une cage qui enferme l’âme. La mort est donc une libération qui permet à l’âme de s’envoler vers le ciel des idées…

• Quelles étaient les idées de Socrate ?

Cette phrase est l’une des plus célèbres de Socrate : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. » Cependant, dans d’autres dialogues, Socrate montre qu’il a des convictions. Il croit par exemple qu’il y a une vie de l’âme après la mort, comme nous venons de le voir. Mais il a également des opinions plutôt tranchées sur les régimes politiques : pour le philosophe, la démocratie est le plus mauvais des systèmes (4).

Si l’on a du mal à connaître précisément la philosophie de Socrate, c’est parce qu’il n’a jamais rien écrit. Tous les dialogues socratiques ont été rédigés par des disciples comme Platon ou Xénophon. D’autres textes moins révérencieux, comme Les Nuées d’Aristophane, dans lesquels le philosophe est moqué permettent aussi de se faire une idée de sa pensée. Évidemment, ces portraits ne sont pas convergents.

De plus, les dialogues ne sont pas des retranscriptions fidèles des propos de Socrate. Platon n’était pas présent lors du procès de son maître, ni lors de la rencontre entre Criton et le philosophe. Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle pour que les spécialistes comprennent, au prix d’un effort considérable de recoupement des sources et d’analyses stylistiques, qu’une partie des dialogues relevait de la fiction littéraire plutôt que de la retranscription de faits réels.

Premier point crucial donc : Socrate est bien un personnage légendaire au sens propre du terme. S’il a bien existé, nul n’en doute, le Socrate de Platon est largement une création littéraire, un « personnage conceptuel », dirait Gilles Deleuze. Les dialogues socratiques sont un peu l’équivalent des Évangiles pour Jésus : des retranscriptions tardives et scénarisées par un talentueux écrivain.

D’où le « problème socratique » qui a mené pendant de longues années les historiens à la recherche du vrai Socrate. Ils auraient sans doute rêvé de retrouver ses propres écrits, mais le philosophe n’a jamais écrit une ligne. Non pas qu’il ne sût pas écrire. Les raisons qu’il invoque sont plus étonnantes…

• Qu’est-ce que la démarche socratique ?

La démarche de Socrate est principalement connue via les « dialogues » de Platon. Le dialogue se présente comme l’instrument privilégié de sa démarche philosophique. Le propre de la philosophie selon Socrate réside dans un travail incessant de questionnement. Ce n’est pas la réponse qui compte, mais la question. La pensée doit toujours être en marche… Cette attitude est au fondement du principe dialectique qui consiste à faire se confronter les opinions et dont le dialogue est l’instrument principal. Voilà du moins ce qu’a encore retenu la légende socratique.

Cependant, la logique du dialogue est plus complexe qu’il y paraît. Tout d’abord, le dialogue tel que le conçoit Socrate ne correspond pas du tout à ce que nous désignons aujourd’hui en employant ce terme, c’est-à-dire un échange ou un débat démocratique. Le dialogue tel que le pratique Socrate se présente sous deux formes principales :

La réfutation (élenchos) est un procédé qui ressemble à un interrogatoire policier. Par exemple, Socrate interpelle un général et lui demande ce qu’est le courage. Il l’écoute, fait mine d’être d’accord avec lui puis il continue ses questions et le pousse peu à peu dans ses retranchements pour finalement l’amener à se contredire… Voilà le principe de réfutation.

La démonstration relève davantage de la plaidoirie de l’avocat. Elle vise à rendre indubitable ce que pense Socrate. Le philosophe y mène la danse. Dans le Phédon, il expose sa théorie des âmes et n’interrompt sa démonstration que pour dire à son interlocuteur : « tu es d’accord ? », « n’est-ce pas vrai ? » Les approbations lui suffisent pour poursuivre.

Celui qui voudrait utiliser aujourd’hui le dialogue socratique comme instrument de développement des connaissances serait donc fort embarrassé : il n’y a pas une méthode à vrai dire, mais au moins deux : réfutation et démonstration.

• À quoi sert la dialectique ?

Socrate donne plusieurs réponses à cette question. Dans certains dialogues comme le Ménon, le dialogue semble nous conduire vers la résolution d’un problème (en l’occurrence la duplication du carré). Cependant, dans beaucoup d’autres, il débouche sur une impasse (on parle alors de dialogue « aporétique », étymologiquement « sans issue »). C’est le cas, par exemple, de l’Hippias majeur qui se termine par un aveu d’échec. Aucune définition du beau ne résiste aux arguments de Socrate, si bien qu’à la fin, on ne semble pas plus avancé qu’au début.

À quoi sert alors le dialogue ? S’il permet en principe d’accoucher des vérités, il n’a parfois d’autre but que de dépister des erreurs et de constater que la vérité est inaccessible.

• Qu’est ce que la maïeutique ?

On se souvient que Socrate est fils de sage-femme. Dans son Apologie, il y fait référence pour parler de sa méthode « d’accouchement » des vérités. Dans la plupart des premiers dialogues, la vérité est assimilée à une définition. Connaître une chose, c’est la définir correctement, c’est-à-dire toucher à son essence. Qu’est-ce que le beau ? Qu’est-ce que le juste ? Qu’est-ce que le courage ? Qu’est-ce qu’une bonne éducation ? Qu’est-ce que la science ? Voilà les questions essentielles que se pose Socrate. Ceci explique pourquoi il a longtemps été considéré comme le « philosophe des concepts ». Penser une chose, c’est avant tout répondre aux questions : « Qu’est-ce que c’est ? », « De quoi parle-t-on précisément ? » (5).

Aristote fera remarquer plus tard les limites de cette conception de la vérité puisque l’on peut parfaitement connaître des tas de choses sans pouvoir les définir. Il y a par ailleurs un autre problème : Socrate lui-même a échoué dans la plupart de ses tentatives de définition. Dans le Charmide, il cherche une définition de la sagesse mais l’exercice débouche sur une impasse. Le résultat est identique lorsqu’il tente de cerner l’essence de la piété (Euthyphron), du courage (Lachès) ou de la vertu (Ménon)

Socrate se déclare accoucheur mais la plupart de ses réflexions avortent ! Qu’est-ce donc que cette maïeutique qui n’enfante rien ? La seule et unique fois où il donne un exemple probant, il est clair que ce n’est pas l’esclave avec qui il dialogue qui accouche de la bonne réponse, mais Socrate qui la lui souffle à l’oreille…

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Socrate contre Socrate

Comment expliquer que chez Socrate la pratique du dialogue puisse déboucher sur deux choses diamétralement opposées : l’accouchement d’une idée ou bien l’aveu d’ignorance ?

La réponse à cette énigme a été trouvée par Gregory Vlastos (1907-1991), éminent professeur de philosophie antique à Princeton et à Berkeley. Il a passé une partie de sa vie plongé dans les œuvres de Platon et avoue s’y être beaucoup égaré avant de faire une découverte essentielle : si l’on trouve au terme des dialogues de Socrate des conclusions opposées, ce n’est pas parce que le philosophe se contredisait ou que Platon a mal retranscrit sa pensée, c’est parce qu’il n’existe pas un mais deux Socrate ! Deux Socrate qui défendent des théories radicalement opposées. Le premier apparaît ans les dialogues de jeunesse (Sj), le second dans les dialogues de maturité (Sm). Dans les dialogues de jeunesse, Socrate pratique la réfutation, recherche une vérité mais n’y parvient jamais et professe donc qu’il ne sait rien.

Le Socrate de la maturité « recherche la connaissance par le biais de la démonstration et est convaincu qu’il y parvient ». C’est cette conviction qui explique pourquoi il défend une théorie de l’âme éternelle assez compliquée, composée de plusieurs éléments qui se réincarnent d’un corps à l’autre (d’où l’idée de réminiscence qui provient de connaissances acquises dans le ciel des idées).

Il serait donc vain de chercher le vrai Socrate puisqu’en fait ils sont deux et qu’ils s’opposent !

• Deux Socrate et trois Platon…

Mais ces deux Socrate ne seraient-ils pas en fait deux Platon puisque ce dernier est le rédacteur des dialogues ?

Ce serait trop simple ! Il n’y a pas deux mais trois Platon. Luc Brisson, spécialiste réputé du sujet a passé des années le nez dans les textes de Platon et pense pouvoir distinguer au moins trois Platon : un Platon jeune correspondant au premier Socrate, celui qui affirme ne rien savoir ; un Platon mûr qui défend une grandiose théorie métaphysique des idées ; enfin un dernier Platon qui apparaît dans des dialogues tardifs et critique ses idées antérieures (6).

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NOTES

1.Anthony Gottlieb, Socrate, Seuil, coll. « Points », 2000.

2.Dans Platon, Apologie de Socrate, nouv. éd., Flammarion, coll. « J’ai lu », 2013 et dans Ménon, Flammarion, coll. « GF », 1999.

3.Les analogies avec l’histoire de Jésus sont d’ailleurs évidentes. Voir Paulin Ismard, chapitre « Socrate Christianos », L’Événement Socrate, Flammarion, 2013.

4.Voir Platon, La République, rééd. Flammarion, coll. « GF », 2002

5.« Pour les historiens de la philosophie, le point central du socratisme est la philosophie du concept », écrivait Albert Thibaudet dans son Socrate, CNRS, 2008.

6.Notamment dans Parménide, où Platon propose une nouvelle théorie des formes.

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