mars 19, 2019

Peut-on islamiser les robots ?

Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com

Ils sont capables de vous décapiter pour une «kheloua mouharama» (tête-à-tête illicite) avec une poupée gonflable, mais ils s’autorisent des mariages de jouissance temporaires avec des poupées bien gonflées. Les Saoudiens peuvent désormais se permettre tout ce qu’ils interdisaient aux autres, ils iraient jusqu’à éradiquer le wahhabisme de leur territoire après en avoir contaminé les autres. Mais on n’en est pas encore là, et les effets d’annonce sont trop nombreux et trop bruyants pour que l’on imagine que le système le plus verrouillé au monde puisse s’ouvrir un jour. Après le droit accordé aux femmes saoudiennes de conduire des voitures en «niqab», mais sur des parcours délimités et jalonnés de miradors, on nous annonce du nouveau. Le projet Néom (contraction de néo-moustaqbal) est né dans le cerveau prodigieux du prince héritier Mohamed Ben Salmane, dont on ne cesse de nous vanter les ambitions modernistes, tout comme on l’avait fait pour son père et pour quelques membres de la lignée. 
La nouvelle mégalopole qui sera édifiée entre désert et mer rouge devrait coûter la bagatelle de 500 milliards de dollars, et proposer un cadre de vie et des prestations urbaines futuristes. Néom bénéficiera de toutes les avancées en matière de qualité de vie, ce qui ne devrait pas la désavantager par rapport aux promesses du paradis.
Les Saoudiens ont bien sûr les moyens financiers de s’offrir et de proposer à leurs parents pauvres d’Égypte et de Jordanie un éden terrestre censé les détourner des chimères d’un au-delà incertain. Puis la grosse surprise qui nous tombe dessus, comme la main tendue d’un aveugle vers un paralytique, la première vraie et grosse ouverture du royaume saoudien, sur l’humain et sur la technologie. La très convoitée et lucrative nationalité saoudienne se met au diapason de la technologie et du progrès scientifique, et daigne enfin honorer l’intelligence et le génie. Le robot Sophia, une humanoïde de sexe féminin, comme l’indiquent son prénom et le timbre de sa voix suavement métallique, sera donc la première intelligence artificielle à voyager avec un passeport saoudien. Dans un pays où les travailleurs étrangers sont traités au déni des droits humains, où nul réfugié arabe n’est admis, sauf rares exceptions, l’initiative laisse songeur. Evidemment, Sophia, qui ne prétend pas être l’avenir de l’homme, se veut rassurante : elle n’est pas là pour asservir l’humaine engeance, mais pour la servir, faire le bien, est son credo. Du coup, on est tenté de se demander si ce robot, ou devrait-on dire robote, est doué de sens moral, et si sa vocation de bienfaiteur de l’humanité ne cache pas des motivations religieuses.
On rappellera, tout de même, que Sophia n’est pas une création saoudienne, mais une acquisition importée de HongKong où elle a été fabriquée ou élaborée par une firme de robotique du cru. On peut, évidemment, se poser l’angoissante question des convictions religieuses de la nouvelle citoyenne saoudienne, puisqu’elle prétend faire le bonheur de l’humanité. Ce qui constitue un revirement par rapport à des déclarations antérieures plutôt inquiétantes dans lesquelles elle avait suscité l’ire des anti-robots, en affirmant vouloir détruire l’humanité. Apparemment, pour mieux affronter les questions épineuses, Sophia a subi quelques réglages en usine, avant la conférence de mercredi dernier à Riyad, où elle a annoncé sa nouvelle nationalité. Les Saoudiens étant très pointilleux sur la question de l’identité religieuse, Sophia supposée être la sagesse, celle du juste milieu comme on nous l’a enseigné, s’est-elle convertie à l’Islam ? En supposant que oui, puisque la nationalité saoudienne ne s’attribue pas au premier venu, serait-il d’ailleurs, pourquoi donc aurait-elle plus de droits que la femme saoudienne. C’est la question que posent, par dérision, des internautes sur les réseaux sociaux, en rappelant que la femme saoudienne, de chair et d’os, vient tout juste d’obtenir le droit de conduire une voiture. 
Poussant plus loin le raisonnement, un internaute interpelle Sophia, sur sa tenue vestimentaire, et s’étonne qu’elle ne soit pas voilée et le visage sous le «niqab», comme la majorité des Saoudiennes. Et si, comme on est en droit de le supposer, Sophia a été dûment formatée au wahhabisme et à ses règles vestimentaires, a-t-elle entrevu la félicité qui l’attend au cas où elle irait à la casse ? Autrement dit, ses formateurs lui ont-ils fait miroiter la perspective d’un paradis pour les robots, avec les mêmes droits que ceux qui vont avec la nationalité et avec le «niqab» ? Car ce morceau de tissu, qui dissimule le visage et souvent les intentions de celle ou de celui qui le porte, fait partie du paysage musulman tel que dessiné par les «apôtres» intégristes. Le «niqab» aujourd’hui, c’est la première ligne de défense des islamistes qui veulent en réalité valider à jamais le hidjab, devenu le voile par glissement sémantique, comme une obligation. Un confrère égyptien qui a osé demander l’interdiction du «niqab» dans les lieux publics, sans remettre en question la licéité du voile, s’est fait incendier par les fondamentalistes. Il s’est défendu en invoquant le point de vue d’Al-Azhar, qui a saisi la canne par le milieu, en affirmant que ce n’était ni une obligation ni une interdiction, au lieu d’affirmer que le «niqab» n’avait rien à voir avec l’Islam. Ce qui laisse toute liberté aux femmes de le porter, et aux terroristes qui l’imposent de se dissimuler pour échapper aux recherches. 
Une aberration dans un pays qui est sous la menace permanente du terrorisme islamiste, mais qui se refuse toujours à prendre les mesures radicales contre les sources où s’abreuvent les tueurs enragés. 
A. H.

Source Le Soir d’Algérie

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