avril 22, 2019

LE MANIFESTE OU  » QUAND LA BOUCHE CRACHE SUR SA PROPRE LANGUE « 

« …. Un peuple qui n’a pas droit à sa propre langue, qui ne peut pas la parler, qui est pousser à la traiter comme un cri de singe et à la dévaloriser comme un bégaiement, est un peuple malade, pas un peuple muet. Car un peuple qui ne parle pas sa propre langue quand il s’adresse à lui-même ne pourra pas saisir les objets, faire plier le réel à son désir, nommer, donner une géographie à son histoire, et vice versa. Et lorsqu’un peuple ne peut pas nommer les choses, il ne peut pas les réinventer, transformer les cycles des saisons en roues, la pesanteur en vapeur. C’est-à-dire que quand un être vit chez lui comme un muet, le monde lui est sourd. Car quand un peuple traite sa langue comme un dialecte, il se traite lui-même comme un personnage secondaire dans une histoire qu’il cède à quelqu’un de plus fort que lui. On abdique par la langue, et c’est dans la langue que l’identité se réfugie quand elle n’a plus de terre. c’est ainsi : toutes les grandes histoires des petits peuples qui sont devenus meilleurs ont commencé par la langue : c’est ce qui permet d’avoir le centre du monde dans sa paume, de lever des foules, de redonner confiance et naissance et de s’approprier le cosmos. Même Adam, le Père des fondations, a commencer par nommer les choses, avant d’avoir des enfants. et le jour ou, chez, la langue de l’Algérien ne sera plus traiter comme ramassis d’accidents de l’histoire, ou comme une sorte d’amalgame entre l’emprunt et la déformation, le jour ou acceptera cette vérité qu’un peuple sans langue n’est pas muet mais aveugle et que nous ne serons jamais rien sans notre langue, sur notre terre, ce jour-là, on viendra enfin au monde, on se réveillera, on commencera par saisir les choses, identifier ce qui nous a longtemps entourés comme un parage inutile. Le jour ou les formulaires seront algériens, les livres, les chants, les JT, les discours de nos politiques et nos affiches et documents, ce jour-là, nous seront enfin algériens et nous commenceront enfin à bâtir le pays en commençant par l’essentiel : donner nos noms et nos verbes à notre terre.

Bien sur, cela viendra avec le siècle, pas avec les ans : les colonisations ont été dures et les plus violentes ont été celles qui nous on convaincus que nous n’existions pas sans les colons et leurs croyances. C’est notre moyen age à nous que ce moment, mais il finira par se résorber. Un jour, on parlera algérien en Algérie et nous seront enfin guéris de cette sensation de ne pas être chez nous, de vivre une sorte de pays secondaire, de ne pas toucher les objets ni les posséder ni les changer. Nous seront guéris de l’échec et de l’infériorité et du déni de soi. C’est ce qu’ont fait les Arabes il y a quatorze siècles, lorsqu’ils se sont réveillés : ils se sont donné une langue et ils l’ont sacralisée. Et c’est ce qu’ont fait les romains avant. Ou les Turcs tout récemment. Une langue, c’est quoi en effet ? Il faut de croire que c’est ce qui relie la bouche à l’oreille ou l’homme à son voisin. La langue, c’est ce qui relie une nation à son univers. L’homme a inventé la langue pour ordonner son monde, le peupler, en atténuer la frayeur primitive et se souvenir – et donc atténuer la mort par la mémoire. On enlève à l’homme la mémoire, le courage, l’ordre et la force quand on lui dit que sa langue est un dialecte ou une langue  » de la rue  » . On tue la nationalité quand on la sous-titre.

Cette langue, l’algérien, est pauvre aujourd’hui, faible, détesté ou réduite. On a tué ses poètes, dispersé ses premiers dictionnaires, vidé ses mots et déformé les noms qu’elle a donné aux villes et aux villages autrefois. Il lui manque le  » pouvoir  » et la reconnaissance et, un jour elle commencera à s’enrichir. C’est une langue pauvre ? Oui : donnez lui le monde et elle nommera et dénommera les objets et les êtres un par un. L’Algérie se réveillera le jour ou elle coupera le lien avec les langues mortes et s’apercevra qu’il n’y a rien de honteux à être soi-même. Les pays de l’occident ont éteint le Moyen Age et se sont éveillé au sens de l’histoire le jour ou ils ont compris qu’ils pouvaient parler leur langue et pas le latin de l’église, et qu’ils pouvaient le faire sans détruire l’église, ni les cieux, ni le sacré, ni le passé. Ce qui sera détruit, c’est la rente qu’assure toute langue  » sacré  » à ceux qui en vivent, ceux qui se réclament de la divinité en disant qu’elle parle leur langue et ceux qui sont payés pour enseigner une langue morte. La fin du latin en Europe n’a pas été facile, et s’est faite dans la violence et l’audace. L’église était riche des rentes que lui assurait d’abord sa langue sacré, qui excluait la plèbe en la réduisant à des serfs inaudibles. Qui réduisait la voix à un marmonnement et la mémoire à de la rumeur et la parole à un dialecte. Tout cela, nous l’avons, nous le savons, nous le vivons : chez nous, un clergé de la culture  » authentique  » et de l’idéologie de l’élite, de la khassa, prescrit une langue morte en nous imposant la fausse idée que notre langue à nous ne vaut rien et que donc nous non plus ni nos actes ne valons rien.

Malek Haddad avait raison d’être malheureux de vivre entre deux langues, sauf qu’il se trompait d’épouse en accusant sa maîtresse : son butin de guerre était certes le français, cependant sa langue d’origine et de réel n’était pas l’arabe classique mais l’algérien. Il l’avait au bout de la langue mais il était aveugle à force d’être sourd.

Kamel DAOUD dimanche 17 octobre 2010

Extrait de  » Mes Indépendances  » Editions Barzakh 2017. 

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