Algérie

Inceste : Tabou, scandale et honte !

Son frère et son père ont abusé d’elle quand elle était enfant. Aujourd’hui, elle a plus de 40 ans et les séquelles sont toujours vives. Les victimes d’inceste, comme Souad, sont nombreuses à vivre dans le silence et surtout dans la honte. Témoignage et décryptage. 

«J’étais “incarcérée“ dans une chambre. Prisonnière dans notre propre maison. J’étais violée tous les soirs par mon père. Quand ce n’était pas mon géniteur, mon frère prenait le relais. Cela a duré des années entières. Je vivais l’enfer dans le silence. Ma mère était au courant de ce qui se passait chez nous. Mais elle ne disait rien. Elle n’osait pas réagir par peur du scandale.

Pour ne pas détruire sa famille, elle a détruit sa fille. J’ai fini par m’enfuir à la première occasion qui s’est offerte à moi.» Le cauchemar de Souad* a commencé dès son plus jeune âge, au domicile familial, dans une ville de l’intérieur, à l’est du pays. Jour après jour, elle faisait face à l’une des violences les plus monstrueuses qui peuvent exister : l’inceste.

Cette situation a commencé avec des attouchements de la part de son père jusqu’à arriver au lit. Le seul frère qu’elle avait, qui a grandi en voyant son père abuser de sa sœur, a suivi l’exemple. Pour lui, la situation était des plus «normales». Avec le temps, la petite fille est devenue adolescente et a pris conscience de ce qui lui arrivait. Elle ne pouvait plus suivre ses études et a quitté définitivement l’école. Elle s’est renfermée, n’avait pas d’amis et ne sortait plus de la maison.

Troubles psychologiques

Si le cas de Souad avait été détecté par des spécialistes en psychologie, ils auraient tout de suite compris la situation dramatique vécue pas la petite, devenue jeune fille. En effet, les enfants victimes d’inceste présentent tous des troubles psychologiques : ils sont craintifs, apeurés, ne sourient pas, présentent des troubles psychosomatiques (malaises, crises d’étouffement, vertiges, troubles du cycle mensuel chez les filles), troubles sphinctériens : énurésie, encoprésie, troubles alimentaires, troubles du sommeil, mutisme, désintérêt et absence de jeu, difficultés scolaires soudaines, ou à l’inverse investissement scolaire intense, problèmes de concentration, difficultés d’adaptation, allure confuse, phobies névrotiques, tentatives de suicide…

Scandale

«Il est déjà arrivé que l’un rentre dans la chambre juste après que l’autre m’ait quittée. La chose était devenue normale pour eux ! Mon frère ne se gênait pas à se glisser la nuit dans mon lit. Pire encore pour mon père», témoigne-t-elle. «Ce qui me tue, c’est le fait que tout le monde à la maison — ma mère, ma grand-mère, mes oncles — était au courant de ce qui se passait derrière la porte fermée de ma chambre, mais personne n’a jamais dit un mot ou soulevé le sujet devant qui que ce soit.» N’en pouvant plus de sa situation, Souad décide de prendre les choses en main et brise le silence. Elle décide donc d’en parler avec sa mère. Malheureusement, la réponse qu’elle espérait n’était pas celle que lui a servie sa génitrice. «Tais-toi et n’aborde jamais ce sujet. Personne ne doit savoir ! Ne nous fais pas de scandale !

Que vont dire la famille et les voisins ?» Face à la réaction de sa propre mère, elle comprend qu’elle était vraiment seule et que personne ne pouvait la sortir de cet enfer. Ne perdant pas espoir, elle essaie de trouver refuge chez son oncle paternel. Hélas, face à ce dernier, elle ne trouve ni pitié ni assistance. «Il m’a dit : “Si ton père n’a pas eu pitié de toi, pourquoi voudrais-tu que moi je le fasse ?’’ Ce jour-là, j’ai décidé de ne plus me laisser faire et que je mette un terme à ma souffrance.» L’histoire de Souad n’est évidemment pas isolée.

Partout dans le pays, au nord comme dans les régions reculées, des centaines d’enfants, filles et garçons, vivent le même enfer. Certains souffrent en silence, d’autres essaient de briser l’omerta. Peu nombreuses sont les familles qui ont le courage de dire «stop» et dénoncer ces actes contre nature. En revanche, la plupart ont peur du regard des autres, du qu’on dira-t-on ? ; l’idée de l’éclatement de la famille leur est insupportable… Ils préfèrent se taire et regarder en silence la souffrance de leurs enfants. En Algérie, en l’absence d’études sur l’inceste, il est impossible d’évaluer le nombre des victimes.

Prostitution

Le professeur Mustapha Khiati, président de la Fondation nationale pour la promotion de la santé et le développement de la recherche (Forem), confirme ce constat : «L’inceste n’est pas un phénomène rare dans la société algérienne qui a connu de grandes mutations, mais également beaucoup de bouleversements au cours des dernières décennies. Il reste un tabou particulièrement tenace, ce qui rend les études très difficiles.

Les chiffres disponibles ne sont, à ce titre, que partiaux et partiels.» Ce qui est sûr, c’est que, selon le Pr Khiati, ce phénomène touche plus fréquemment les enfants de sexe féminin, bien que les garçons ne soient pas épargnés. «Toutes les tranches d’enfants sont touchées dès qu’ils commencent à marcher. Les enfants sont généralement ramenés en consultation soit pour violences exercées par les parents, soit pour des troubles du comportement, soit plus rarement des lésions au niveau des parties génitales.» D’autre part, «l’inceste n’est pas lié aux conditions économiques, ni au niveau intellectuel, ni aux convictions religieuses.

Ce fléau peut toucher toutes les catégories : médecins, avocats, ouvriers, SDF ou malades alcooliques. Et bien entendu, plus le niveau social est élevé, plus l’acte est bien camouflé», affirme la psychologue clinicienne, somatothérapeute et coache certifiée, Tassadit Cherfaoui. Depuis qu’elle en a parlé avec sa mère, Souad n’a qu’une seule idée en tête : quitter la maison à la première occasion qui se présente et essayer de tourner la page définitivement, loin des «monstres» qui l’entourent. «J’ai essayé de m’enfuir à maintes reprises, sans succès.

Ma mère m’enfermait dans ma chambre et verrouillait toutes les issues de la maison avant de sortir, par peur que je sorte ou que j’essaie de parler à quelqu’un.» Un jour, Souad réussit à quitter la maison, alors que ses parents étaient à un mariage. «Je n’ai pas hésité une seule seconde, j’ai pris ce que je pouvais prendre comme argent, bijoux vêtements et je suis sortie, sans une destination claire.» Bien qu’elle ne savait pas ce qui l’attendait dehors, quitter la maison était déjà une victoire pour Souad. «Très vite, encore mineure, je me suis retrouvée dans un cercle de prostitution. J’y ai passé des années et ça n’a pas été facile de m’en sortir.»

Pulsions suicidaires

Pour les spécialistes, après 20 ou 30 ans, il est vraiment rare que les victimes d’inceste aient un avenir normal et sain. En plus des problèmes psychologiques qui surgissent, ces mêmes victimes deviennent souvent des adultes violents, des pédophiles, ou encore prostituées et mères célibataires ; c’est le cas de Souad. «L’inceste est un choc tellement traumatique que ses victimes peuvent oublier qu’il s’est même produit. Des problèmes avec la confiance, le toucher, les souvenirs, la honte et la culpabilité, surtout que l’acte a été commis par un parent ou un proche.

Plus les traumatismes pendant l’enfance s’accumulent, plus les conséquences à l’âge adulte sont graves. La victime développe des comportements défensifs qui ne seront pas compris en société ; par exemple des difficultés relationnelles et affectives, ou plus grave : dépression, pulsions suicidaires, contact avec la prostitution…», explique la psychiatre Amani Alem.

La psychologue Tassadit Cherfaoui donne, quant à elle, plus de détails : «Souvent, les victimes connaissent une perte de l’estime de soi, un blocage sexuel, une sexualité perturbée (rapports de dominance, hypo ou hypersexualité), multiplicité de partenaires, maladies sexuellement transmissibles, interruption volontaire de grossesse, incapacité de dire non, refus de grandir et rester dans un corps d’enfant (souvent chez les adolescentes), conduite dangereuse, automutilations, scarifications…

Aujourd’hui, on parle de la modification du cerveau des victimes de violences sexuelles, voire même au niveau génétique, selon une étude publiée par l’American Journal of Psychiatry en juin 2013.» Aujourd’hui âgée de 40, Souad n’a toujours pas dépassé le trouble monstrueux que lui a causé sa propre famille «Ma vie est un parcours chaotique, mais rien ne m’a le plus marquée que les années d’horreur que j’ai vécues avec ma famille.

Bien que je sois à quelques centaines de kilomètres de chez eux, chaque soir je dors avec la peur de voir la porte s’ouvrir et l’un d’eux s’approcher de moi. Je ne fais confiance à personne et je n’arrive toujours pas à vivre en famille. Je pense que le silence et le rejet de ma famille, ma mère en particulier, m’ont fait mal plus que ce que j’ai enduré avec mon père. Elle aurait pu m’aider en brisant le silence. Mais pour elle, il y avait beaucoup plus important que moi et mon avenir : la famille. Comment prétendre parler de “famille’’ dans ce cas ?»

Apprendre à dire «non»

Finalement, comment peut-on protéger nos enfants ? Que faut-il faire et surtout ne pas faire ? Selon Tassadit Cherfaoui, ce qu’il faut faire dès le plus jeune âge, c’est d’apprendre à l’enfant à dire «Non» et refuser ce qui ne lui convient pas. Lui expliquer que personne ne doit toucher à certaines parties de son corps, à part certaines personnes, et le meilleur moment de le faire est le moment de la douche. La psychologue appelle aussi à écouter l’enfant sans jugement, car quand il parle souvent et n’est pas écouté, alors il se tait et parfois pour longtemps. Comme il est aussi important de le rassurer et lui expliquer que partager le mauvais secret va l’aider à s’en sortir et arrêter l’abuseur.

«Il ne faut jamais punir, se montrer surpris ou hésitant à répondre à ses questions et surtout ne pas lui dire que c’est sale ou mal, sous peine de le culpabiliser. Il ne faut jamais prendre le couple de parents comme exemple, car la sexualité parentale écœure les enfants dans la mesure où elle apporte une dimension incestueuse. Par ailleurs, les sujets de l’inceste ou la pédophilie ne doivent pas être abordés, car cela va engendrer de l’angoisse», ajoute-t-elle. Pour nos spécialistes, la sexualité est un sujet à aborder à la maison comme à l’école.

«L’éducation doit commencer à la maison pour sensibiliser l’enfant sur ce sujet sensible et délicat. D’abord, fournir à l’enfant les conditions adéquates à son éducation, la séparation du lit parental dès le 10e mois, la séparation des chambres pour les enfants aux sexes opposés. Il est évidemment hors de question de laisser les enfants seuls avec des étrangers partager leurs lits ou leurs espaces personnels…». Sur le plan instructif, Tassadit Cherfaoui pense qu’il faut commencer à répondre aux questions de l’enfant sans trop aller dans les détails.

L’important est de ne pas laisser des interrogations sans explication, de créer un climat de confiance qui lui fasse comprendre que le sujet n’est pas tabou. De préférence que ce soit fait par le parent du même sexe, mais il est toujours conseillé de laisser le choix à l’enfant. Le parent ne doit pas hésiter et surtout ne pas culpabiliser lorsqu’il ne réussit pas à trouver les bons mots. Aussi, les parents peuvent utiliser des métaphores, de la documentation et des livres adaptés aux enfants.

Ecole

Concernant l’introduction de cours d’éducation sexuelle dans les écoles algériennes, la psychologue affirme que «les questions sexuelles doivent sortir du cercle familial, et je comprends que beaucoup de parents soient embarrassés ! Sur le plan scolaire, il est nécessaire d’aborder certains sujets tels que la différence fille/garçon, la puberté, le fonctionnement du corps, les maladies sexuellement transmissibles et les comportements à risques.

Sous réserve que les enseignants soient bien préparés et adoptent un ton positif et non anxiogène.» Pour sa part, Amani Alem, psychiatre, souligne : «Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’éducation sexuelle est une dimension éducative très importante, qui n’a pas vocation à précipiter les enfants dans un univers adulte ni de les encourager au passage à l’acte. Il s’agit simplement d’entendre leurs vraies questions, légitimes d’ailleurs, et d’y répondre simplement.

Et ce, pour qu’ils puissent se définir, être rassurés, se projeter, s’épanouir et se protéger. L’initiation de petits groupes de discussions sur la sexualité assurés par des professionnels de la santé est impérative afin de sensibiliser les parents et les enfants de son importance pour pouvoir adapter un programme dans les écoles par la suite.» Reste à savoir comment appliquer tous ces «bons» conseils des experts…

Ryma Maria Benyakoub

Source El Watan

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