avril 22, 2019

DJAZAIRI : LE MANIFESTE DE MA LANGUE

Prenez une langue et jetez-la dans la rue ( pour paraphraser Mao ), elle deviendra vivante. Enfermez-la dans un livre et un temple, elle meurt et tue les gens autour d’elle. Prenez une langue, ajoutez-lui une armée et un pouvoir, elle devient une langue officielle. Ajoutez-lui une religion ou un prophète, elle devient langue sacrée.

C’est vous dire l’essentiel : ceux qui vous disent que l’algérien comme langue du pays, n’existe pas, vous disent simplement que vous n’existez pas. On enlève le droit de répondre à un peuple quand on lui enlève sa langue, qu’on la ridiculise, qu’on la réduit à la marge et à l’étable et au langage des serfs. Si on vous dit que l’arabe est une langue supérieure, c’est qu’on vous inculque l’idée que vous êtes un être inférieur.

Aujourd’hui en Algérie deux castes parlent arabe, langue morte, aux algériens, peuple vivant : les élites politiques et les élites religieuses. Les deux puisant dans la sacralité l’argument de leur légitimité. Comme les prêtres et les rois du Moyen Age de l’Occident. Du coup, ceux qui s’élèvent contre eux s’élèvent contre les martyrs et contre Dieu. Ceux qui disent que l’arabe est une langue morte menacent la domination de la caste et ses intérêts.

Ceux qui vous disent que l’algérien comme langue n’existe pas s’imposent comme intermédiaires entre vous et l’Algérie, et entre vous et Dieu. Ils gagnent leur argent grâce à une langue morte. Enlevez-leur cette langue et ils se révéleront inutiles, imposteurs, spoliateurs. Ils mourront de chômage et de colère.

Ceux qui vous disent que cette langue est une variante de l’arabe pensent qu’eux-mêmes sont un produit de L’Arabie Saoudite. Ils vivent en Algérie, mangent en Algérie, meurent en Algérie, mais disent que l’Algérie n’existe pas et que L’Arabie Saoudite est leur patrie d’origine. Libre à eux, mais qu’ils y aillent.

L’arabe est une langue de colonisation. On peut coloniser en prenant de force la terre et en prenant de force la bouche et l’esprit. C’est aussi le signe d’une colonisation réussie : aujourd’hui, des siècles après, le colonisé revendique la colonisation comme “ œuvre positive ” et l’arabe mort est sa preuve. Il se confond avec le colonisateur, sa langue, réclame que ceux qui le nient sont des étrangers sur leur terres! Frantz Fanon le décrit bien : peau noire, masque blanc. Langue algérienne, masques arabes.

Ceux qui vous disent que l’algérien n’existe pas parce que l’algérois, le sétifien et l’oranais sont différents, renvoyez-les aux livres d’histoire : le français  XIVe siècle était un langage de gueux et de voleurs de routes et de plèbes crasses. Il a suffit d’un roi et d’une académie pour qu’il devienne lumière et renaissance puis puissance d’État. Ils ne sont pas mieux que nous.

 Ceux qui vous disent que c’est une langue qui puise dans d’autres langues, dites-leur que c’est le propre des langue vivantes. Ce sont les langues mortes qui se réclament de la pureté, les langues vivantes se réclament, elles, de l’échange. L’arabe n’est pas tombé du ciel mais est né de croisements entre routes, marchands et voyageurs : hébreu, araméen, syriaque, etc …..

Ceux qui vous disent que l’algérien n’est pas suffisamment riche pour devenir une langue qui manœuvre le monde, répondez-leur ce qu’a répondu Abu-l- Ala al-Ma arri, auteur de l’Épître du pardon, le poète aveugle, à propos de sa poésie qu’il a voulu concurrente du Coran : “ Laissez les cœurs la polir pendant quelques siècles et vous verrez ”. Une langue n’est pauvre que lorsque son peuple manque de confiance en lui-même et se prend pour un autre. C’est alors qu’il se regarde d’en haut, avec méprit et malheur, et que sa langue fait retomber le centre du monde dans d’autres mains que les siennes.

L’auteur l’a toujours pensé : je ne suis le Maghrébin de personne. “ Maghreb ” est la banlieue d’un Machrek qui s »est institué comme mon lieu de naissance alors que c’est mon lieu de mort. Il se traite comme centre du monde et moi comme sa marge. Le centre du monde revient à un peuple quand ce peuple traite sa langue comme la langue du monde.

On ne peut posséder le monde que lorsque l’on possède sa propre langue.

C’est quand un peuple parle sa langue et l’honore, qu’il honore ses ancêtres et maîtrise sa terre, ses vents, ses sens et ses destins et ses récoltes. Voyez l’histoire : chaque fois qu’un peuple veut dominer le monde, il déclare d’abord et surtout que sa langue est pure, qu’elle est la sienne, et il l’épouse par tous les sons ; les Turcs ont ainsi fait, les Israéliens, Les Arabes, etc.C’est alors que naîtront nos Goethe et nos lettre que nous inventerons des machines et des chants et que nous deviendront le nombril de la création parce que nous seront le centre de notre univers.

A ceux qui vous disent que cette langue ne ressemble pas à une langue, dites “ heureusement! ” : elle est algérienne, comme les siens, et sa différence est son identité. A ceux qui vous demande “ comment l’écrire ?”, répondez “ qu’importe!” : le sens n’est pas dans l’encre mais l’âme.

A celui qui vous dit que jamais cela n’arrivera, dites qu’il a le passé pour lui alors que, vous, vous avez l’avenir qui attend. A ceux qui vous disent “ par quoi commencer? ”, dites par un chant, un rai, une académie, une acceptation de soi.

En Algérie, l’essentiel parle en algérien : le peuple, l’argent, les publicités, l’amour et la colère. Le reste est donc artifice : L’ENTV, Bouteflika, le régime, les imams, les “ assimilés ”, les islamistes. Tous ceux qui veulent que l’Algérie s’enrichissent, s’aime ou s’en sorte parlent algérien. Tous ceux qui veulent la posséder, la voler, la détruire, la nier ou lui marcher dessus parlent en arabe classique. Ils sont une minorité dominante. L’algérien est une majorité dominée. Pour le moment.

Quand on vous dit que c’est un dialecte, c’est qu’on vous dit que vous n’êtes pas citoyen. Que vous êtes une plèbe, pas un peuple. On dit “ la langue de la plèbe ”, “ Daridja al 3ama ” . Ceux qui le disent se prennent  pour l’élite, “ el khassa ”.

Sur mon passeport est indiqué “ algérien ” comme nationalité. Et dans ma bouche, je parle en algérien à ma mère, à la femmes aimée et à mes enfants. Que m’importent les névrosés : ils finiront par disparaître et moi je serais toujours là, par le biais de mes enfants. Eux défendent les cadavres et moi les nouveaux-nés. La preuve ? Dites que vous défendez l’algérien comme langue et vous verrez se lever les imams, les colonisés, les aliénés d’Oqba Ibn Nafi, les religieux, les rentiers, et tous ceux qui ont honte d’eux-mêmes et des leurs. Leur colère est ma preuve.

Je ne suis pas adepte de la honte de soi et du déni de ma langue. Je parle algérien. L’arabité elle m’appartient ( comme culture et œuvres ) mais je ne lui appartiens pas .

Kamel Daoud in Mes indépendances Barzakh 2017 

 

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