juin 25, 2019

DÉCOLONISER LE CORPS, LA LANGUE ET LA MER

C’est peut-être face à la mer que l’on ressent le mieux cet enfermement de l’histoire algérienne dans les interdits immédiats du corps et ses libertés non retrouvées même après le départ du dernier colon en date. Une intuition trouble, encore floue, difficile à exprimer : celle d’une identité plus vaste que les polémiques immédiates, qui enjambe les colonisations, pas pour les nier mais pour dire qu’elles sont aussi mon histoire. Et cela vous revient d’un coup, ce qu’est être algérien, face à l’unique trace vivante de notre patrimoine : la Méditerranée. Pas n’importe quelle mer, mais celle-là justement. Et c’est face à celle-là que, brusquement, on réalise que rien ne nous oblige à vivre l’histoire du pays comme simplement une histoire de violences auxquelles répondent des cycles de rejets et des saisons d’armes ou de dénis. D’un coup, on réalise avec les immeubles coloniaux que la parenthèse française n’est pas quelque chose qui est venu “ totalement d’ailleurs”, mais qui “est à moi aussi”, dans l’ordre de mon histoire et du matrimoine. Les immeubles, les architectures, les places publiques, les églises restantes, les synagogues effacées et les noms des rues et la vigne. Elles ne sont pas “françaises”, mais aussi “à moi”, partie de mon histoire. La colonisation comme la décolonisation sont des actes, les miens, que j’ai subis ou assurés et que j’assume aussi. La colonisation française est une histoire qui fait partie de l’histoire algérienne, et ce qui en est né est à moi. Et du coup, face à la Méditerranée, je remonte encore plus sur mes propres traces et je me heurte à cette évidence : si jusqu’à maintenant je n’ai pas retrouvé la Méditerranée, c’est parce que l’autre colonisation, “arabe”, m’a interdit aussi de retrouver le corps, et ce jusqu’à aujourd’hui.
Le corps, le mien, c’est la seconde trace qui me reste de mon histoire méditerranéenne et africaine : le corps est commun ; c’est l’âme, qui est une solitude, qui cherche la compagnie de l’invisible,
Tout corps d’homme est à vivre à deux.
C’est notre loi. Et, du coup, je retrouve, je revendique, je m’honore, je m’enrichis de ma période ottomane et de ce qui en reste et qui crève les yeux dans nos langues et nos habitudes et qu’on ne voit pas, curieusement. Et ainsi de suite. Jusqu’aux pierres romaines où Albert Camus a cru voir les restes des vrais habitants de ce pays alors qu’ils étaient à ses côtés. D’ailleurs, Camus a vu juste mais a compris faux. Les noces sont possibles dans notre pays, Tipaza est algérienne et sa période romaine est mienne, pas la preuve d’une origine “externe”. Pourquoi un ex-Égyptien se réclame-t-il tout à la fois de l’islamité, de l’arabité, sans cesser de faire commerce avec les ruines de ses pharaons et moi, je dois avoir honte de mes ancêtres romains, des immeubles coloniaux, des expressions ottomanes, des arts culinaires andalous, des murs espagnols, des langues amazighs, de mes oliviers et de mes danses? Le chroniqueur se souvient de ses manuels scolaires comme on se souvient d’une maladie : une histoire qui nous fait remonter à Oqba Ibn Nafi, puis au vide d’un lot de terrain avant lui où nous étions en attente d’une “activation” religieuse et d’un destin fast-food. Rien de ce qui est en moi de romain, d’amazigh, d’ottoman, d’espagnol ou de français et d’arabe. Rien de ce qui fait de moi cette algérianité face à la Méditerranée. Pourquoi dois-je vivre mon histoire comme une maladie de peau ou une
préhistoire coupable alors qu’elle est un immense arbre magnifique qui me suffit pour avoir une adresse?

C’est en regardant l’Algérien, femme ou homme, malade et gêné par son propre corps, que l’on comprend qu’il a été libre et que, depuis le départ du dernier colon, c’est son propre corps qu’il n’arrive pas à libérer

Et c’est venu comment? Sur une plage, face à la Méditerranée interdite au corps par le tabou maladif du religieux et du repli sur de fausses origines. C’est en regardant l’Algérien, femme ou homme, malade et gêné par son propre corps, que l’on comprend qu’il a été libre et que, depuis le départ du dernier colon, c’est son propre corps qu’il n’arrive pas à libérer, à rendre à la nature, à accepter et à retrouver, à affirmer par la conquête et le muscle tendu, à lancer dans l’orbe des victoires, Face à la mer, celle-ci et pas une autre, le chroniqueur a compris, obscurément, qu’on est encore malade à cause de l’histoire qui nous vole la terre et le corps. Le corps n’est pas encore algérien autant que son histoire. Il y a une autre décolonisation à assurer : celle du corps, justement. En expliquant que la colonisation n’est pas une histoire venue d’ailleurs, mais aussi une partie de moi. Que mon corps, je n’ai pas à le cacher pour le sauver, ni à le détester pour aimer l’invisible. Et c’est là, dans la confusion, dans des sortes de noces camusiennes à base de parasols et pas de colonnes romaines, que le chroniqueur a compris le cap de ses futurs : retrouver la Méditerranée, le corps et la langue, la vraie. Les trois pistes laissées par nos ancêtres, les vrais.

Kamel Daoud le samedi 17/07/2010 in Mes indépendances ( 2017 )

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