avril 22, 2019

CE EN QUOI BOUDIAF EST DIFFÉRENT PAR KAMEL DAOUD

Boudiaf, héros du Net algérien, des enfants de Facebook. Curieusement, le président assassiné a eu des arrière-petits-fils qui voient en lui un héros, un homme propre dans un pays sale, un mort qui donne de l’espoir et qui continue d’agir, alors que ces jeunes , n’étaient même pas nés quand il a été ramené, emballé, tué et livré à la terre nationale et au ciel de personne. La raison ? Plusieurs – dont la première et l’essentielle : Boudiaf est un anti-Bouteflika, un contraire, un portrait inversé.
À noter donc d’abord que les deux sont venus par avion ( moyen d’élection premier en Algérie ), mais que l’un deux est mieux vu que l’autre. Curieusement, par partage de générations, Bouteflika est apprécié par les anciens, les vieilles, les vieux, la génération obéissante de Boumediene, les nostalgiques. Boudiaf, c’est le héros des plus jeunes, la génération Tarek Mameri, les internautes libres, les  gens jeunes qui veulent prendre le pouvoir, le pays par le torse, la route et l’avenir. Boudiaf a eu un rideau derrière le dos, Bouteflika l’a en face, entre lui et son peuple. Le premier parlait beaucoup aux Algériens, le second à peine, et presque plus. Boudiaf a été le fondateur du FLN, Bouteflika est son propriétaire. D’où le malaise. Boudiaf a été tué, Bouteflika tue le temps. Boudiaf parlait en algérien aux Algériens, Bouteflika parle en arabe à ses propres souvenirs.
Autre chose ? Oui. Les six mois de Boudiaf lui ont donné cette brièveté des stars qui meurent jeunes et au sommet de leur gloire, en fabriquant leur mythe. Bouteflika a fait l’erreur fatidique de s’offrir et de nous imposer, par le viol des consciences et de la Constitution, un troisième mandat. Boudiaf semblait sincère. Bouteflika semble surtout en colère contre quelque chose qui s’est passé en 1979 et qu’il nous fait payer et dont il nous accuse sans cesse. Boudiaf aimait les jeunes. Bouteflila, les redoute où les méprise. Boudiaf tournait le dos à ses meurtriers là ou Bouteflika nous tourne le dos à nous. L’un est mort depuis vingt ans, l’autre l’a été pendant vingt ans, mais aux Émirats. Les jeunes générations voient en lui un père alors qu’on les accuse de vouloir tuer le père. Boudiaf est un homme, un seul, un Algérien, le patron d’une briqueterie. En Bouteflika, ils voient un système, une caste, une famille, une région, un clan. Du coup, la confiance n’est pas la même. La preuve de l’honnêteté de Boudiaf, c’est qu’il a été tué. Dans le pays des martyrs, la mort par mort naturelle et par assassinat est une déclaration de patrimoine acceptée par tous. C’est la preuve que l’on mérite la vie.
Boudiaf est le président que l’on rêve : sincère, parlant algérien, ouvert, aimant son pays pour sa terre et pas pour son pétrole, fier de sa nationalité, la nôtre, entier avec une vision d’avenir qui veut rajeunir le pays et pas le faire vieillir. Cet homme ne nous a pas tiré dans le dos, ni en face. Il a pris la balle à la place de nous autres, même ceux qui sont nés après. Les Algériens jeunes le devinent d’instinct.

Kamel Daoud in “ Mes indépendances ”  le 04 août 2012  Éditions Barzakh 2017

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