Algérie

A propos de magistrats en colère, et de justice indépendante, par Mohamed Benchicou

(Extrait de Casa del Mouradia)

Alors oui, Monsieur le juge, je n’ignorais rien des malversations auxquelles s’adonnaient tant de responsables, mais vous non plus. S’ils sont riches, c’est grâce à moi ; s’ils sont toujours libres, c’est grâce à vous.

Audition du général T. par le juge instructeur
Août 2019

Je vous ai bien écouté, jeune homme, euh, pardon, Monsieur le juge, et je vais tâcher, en tant qu’accusé idéal, chef des services secrets limogé par le Président de cette pauvre République que vous défendez sur le tard,…
— Général T, vous parlez à un juge, si vous récidivez, je vous condamne inculpe pour outrage à magistrat !
— Oh, vous savez bien, jeune homme, que dans ma position et mon âge on n’attend plus rien des hommes et tout de la Providence ou, pour ceux qui ont la chance d’avoir la foi, de Dieu. Je vais néanmoins tâcher de vous répondre sans faux-fuyant en vous espérant aussi fidèle dans la transcription de mes propos que vous avez été infidèle à mon égard.
— Général T !
— Ne rougissez pas, jeune homme, voilà bien longtemps que j’ai fait mon deuil de la fidélité et si je l’ai exigée de tout le monde, je ne l’ai attendue, à vrai dire, de personne. Vous êtes aujourd’hui un honorable magistrat qui rendez justice au nom du peuple, je vous en félicite, mais sans cette révolte de février 2019, cette tempête que vous avez si bien su rattraper en marche, vous seriez encore à rendre la justice en mon nom. Oui, je vous ai bien écouté, vous avez la certitude de n’avoir rien oublié de nos méfaits, je veux dire de nos grands méfaits, ceux qui nous paraissent à nous, maîtres des lieux, comme étant les plus ordinaires, au pire, des dégâts collatéraux de mauvaise gérance et qui vous semblent, à vous citoyens propres et honnêtes, comme des énormités indépassables. Hélas, Monsieur le juge, vous êtes loin du compte. Le catalogue de nos péchés est bien plus long que la liste que vous venez d’égrener. Mais c’est que, jeune homme, permettez-moi de vous appeler jeune homme même si le bon usage des prétoires l’interdit, nous ne sommes pas du même monde et nous n’avons nullement le même sens de la mesure. Chez nous, le mensonge, la prévarication, la corruption des esprits ne sont pas des délits mais des actes de gouvernance. Non, je n’ignorais rien du pillage que commettaient les plus serviables collaborateurs de Fakhamatouhou. Mais cela faisait partie des conditions nécessaires à la pérennité de son pouvoir. On ne peut exiger du serviteur d’un pouvoir autocratique qu’il soit honnête. Et vous, les magistrats, vous n’ignorez point cela, n’est-ce pas ? Une justice servile est forcément corrompue. Le juge qui se voit invité à exécuter un autre rôle que celui de rendre souverainement la justice change de camp et devient, par la force des choses, un membre de la famille rentière. Il s’estime fondé, par la nouvelle fonction « politique » qu’on lui assigne, à revendiquer sa part du butin. Sa part, il la prend par la transformation de l’acte de justice en produit marchand. L’ayant déjà fait au profit des gouvernants, il ne voit aucun empêchement à continuer à le faire pour ses propres intérêts. Le pouvoir politique, premier bénéficiaire de la perversion de la justice, ferme les yeux. C’est la règle et Fakhamatouhou n’y a jamais trouvé d’inconvénient. En vérité, vous êtes aussi coupables que lui. Pour assurer l’impunité à ses amis, ou plutôt à ses courtisans, pour jeter en prison ses opposants dont vous saviez qu’ils étaient innocents des actes qu’on leur imputait, vous avez marché sur le code pénal et même sur le Coran. Vous et lui, Monsieur le juge,vous et lui qui avez prêté serment, la main sur le livre saint, partagez l’art de mentir au nom de Dieu, à cette différence que vous, vous l’avez fait par avidité d’enrichissement et lui par avidité de pouvoir.
Alors oui, Monsieur le juge, je n’ignorais rien des malversations auxquelles s’adonnaient tant de responsables, mais vous non plus. S’ils sont riches, c’est grâce à moi ; s’ils sont toujours libres, c’est grâce à vous. Nous nous sommes partagés la besogne. Mais je vous laisse à votre nouveau rôle du justicier, et je reste à votre disposition pour répondre de mes actes et de ceux de mes collaborateurs dont vous ne doutez nullement, j’imagine, de la culpabilité, du moins je l’espère pour vous, parce que, voyez-vous, on apprend à tout âge, et à celui qui est le mien, il nous reste, parmi les quelques curiosités qui ont survécu aux usures de l’âge, celle de savoir comment vous allez vous y prendre pour juger des délits dont vous avez été complices.

In Casa del Mouradia de M.Benchicou 2019, Éditions Koukou

LIVRE DISPONIBLE AU SILA 2019, ÉDITIONS KOUKOU, DU 30 OCTOBRE AU 9 NOVEMBRE 2019

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